Les géographes du XIXe siècle avaient coutume de percevoir le paysage comme un « tableau », une œuvre d’art, qu’ils se plaisaient à décrire aux couleurs de l’artiste, en découpant le territoire en régions naturelles et en les chargeant ensuite d’humanité, pour y distinguer tout un ensemble de petits « pays », aux charmes aussi distincts que variés.

Ce qui rend le paysage d’une région si unique, c’est qu’en plus d’être une construction culturelle, née des rapports qui s’établissent aujourd’hui avec le milieu, il porte aussi la trace du système de relation qui les a précédé et qui en fait le résultat dynamique d’une longue évolution. À ceux qui se plaisent à donner une image bucolique à la région Beauce-Etchemin-Amiante, faite de fermes piquées dans un environnement de vallées et de collines verdoyantes, arrosées par des rivières au cours tantôt paresseux, tantôt tumultueux, d’autres opposent ses composantes urbaines et industrielles, venues valoriser non seulement les ressources naturelles de la région, mais aussi son capital humain. Et dans ce procès, tous ont raison, tant les paysages régionaux sont variés.

Pour l’observateur venu du nord, le premier élément aperçu en venant de Québec sera les chutes de la Chaudière. De là, son regard se porte vers l’intérieur, c’est-à-dire vers un pays relativement plat et fertile, où tout semble convier à l’agriculture. Déjà, l’image rurale s’impose, quoique nuancée.

En poursuivant vers le sud, le relief devient plus accidenté, signe que l’on quitte les basses terres pour le piedmont appalachien. C’est là, en fait, que la région proprement dite de Beauce-Etchemin-Amiante commence. En progressant en direction de Sainte-Marie sur la Chaudière et de Saint-Malachie sur l’Etchemin, l’on verra le paysage devenir plus vallonné, formé de pentes faibles et régulières, dont l’altitude moyenne est intermédiaire entre celle de la plaine du Saint-Laurent et celle des Appalaches, et sillonné de voies de communication orientées nord-sud le long des principaux cours d’eau. Fait notable, la forêt devient plus dominante et l’agriculture moins présente et plus orientée vers la culture fourragère. Et pendant que la densité de la population s’abaisse, sauf le long des cours d’eau, la distance entre les fermes et les agglomérations s’accroît. À ce point, l’observateur venu du nord a vraiment l’impression d’avoir quitté les basses terres et pénétré dans un nouvel environnement.

Cette vision est très différente de celle qu’aura un observateur venu du sud, depuis les hauteurs du Maine. Pour lui, le dépaysement sera total. L’un des meilleurs exemples historiques de cette perspective reste celle du général Bénédict Arnold, lors de l’invasion américaine de 1775. Après des semaines de marche, de navigation et de portage à travers les hautes terres appalachiennes, depuis la rivière Kennebec jusqu’au lac Mégantic, puis de là, par la rivière Chaudière jusqu’à l’actuelle ville de Saint-Georges, où il arrive épuisé et affamé, il découvre une vallée fertile aux vues panoramiques. À l’austère forêt, succède un paysage humanisé, fait de fermes, de champs, de routes et d’églises. En un mot, il arrive dans un pays habité, une « communauté », qui lui fournira d’ailleurs son réconfort et des vivres.

Aujourd’hui, le voyageur qui vient des États-Unis éprouve les mêmes sensations, quand, au sortir des hauteurs austères du Maine, il découvre le paysage régional de la Beauce-Etchemin-Amiante. Certes, ce dernier a changé, mais c’est toujours la même impression qui domine : celle d’un épanchement de civilisation qui rassure au sortir de la sauvagerie. Entre Amstrong, sur la frontière canado-américaine, et Skowhegan, dans le Maine, sur la rivière Kennebec, le paysage est plus dénudé, signe qu’il y a eu peu de développement social et industriel, sinon celui lié à l’exploitation forestière et au tourisme. Il y a peu de routes et les cantons y sont encore inorganisés, faute de population suffisante pour y former un gouvernement local.

Tout change du côté québécois. Aussitôt passée la frontière, le voyageur entre dans une vallée aux versants couverts de champs et de fermes, où s’élèvent ici et là des moulins à scie, des villages et, de distance en distance, des agglomérations plus imposantes, qui ont même leur banlieue. Même les routes impressionnent, non seulement par leur nombre, mais par la densité de leur circulation. Et c’est avec le même étonnement qu’il découvre la gamme variée d’activités pratiquées dans la région, que ce soit à Thetford Mines, à Saint-Gédéon, à Vallée-Jonction ou à Sainte-Claire.

Autrement dit, tout ici est affaire de perspective. Selon que l’on pénètre dans la région par le nord ou par le sud, le tableau change. D’un côté, les réminiscences des basses terres, qui s’estompent vers l’intérieur ; de l’autre, l’image d’un pays rude, encore peu peuplé, qui s’évanouit devant celle qu’impose à la vue un espace devenu depuis longtemps un lieu humanisé, une « région » à part entière. Elle le doit autant aux caractéristiques du milieu qu’à l’histoire, qui en a fait une véritable région historique.

Si le jour tout ne semble parfois qu’une suite d’établissements plantés tantôt dans les fonds de vallées, la nuit, tout s’unit, comme si la nature elle-même s’estompait devant la présence humaine. Ce n’est qu’à l’aube que celle-ci reprend sa place, comme composante essentielle d’un ensemble fait à la fois de collines, de vallées, de champs, de villages, de villes, de routes et de lumières que dynamisent les activités humaines et le sentiment d’un environnement partagé.

Ce qui semble acquis pour la population régionale devient, pour l’étranger qui pénètre pour la première fois dans la région, un objet d’émerveillement. Il l’est d’autant plus que la région représente aussi pour lui une porte d’entrée vers cette province si différente des autres, où non seulement on parle français, mais où tout convie à la découverte. C’est en ce sens, surtout, que le paysage régional s’impose, comme une fenêtre ouverte sur cette société et cette culture québécoises, si uniques en Amérique du Nord.

Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)

BÉLANGER, France, Sylvia Berberi, Jean-René Breton, Daniel Carrier et Renald Lessard (1990), La Beauce et les Beaucerons : portraits d’une région 1737-1987, Saint-Joseph-de-Beauce, Société du patrimoine des Beaucerons/Corporation du 250e anniversaire de la Beauce, 381 p.

HAMELIN, Louis-Edmond (1957), « La beauce canadienne dans le Québec méridional », Cahiers de géographie de Québec, no 2 (avril), p. 207-211.

ROBITAILLE, André et Jean-Pierre SAUCIER (1998), Paysages régionaux du Québec méridional, Québec, Les Publications du Québec, 213 p.