Ce qui rend le paysage dune région si unique, cest quen plus dêtre une construction culturelle, née des rapports qui sétablissent aujourdhui avec le milieu, il porte aussi la trace du système de relation qui les a précédé et qui en fait le résultat dynamique dune longue évolution. À ceux qui se plaisent à donner une image bucolique à la région Beauce-Etchemin-Amiante, faite de fermes piquées dans un environnement de vallées et de collines verdoyantes, arrosées par des rivières au cours tantôt paresseux, tantôt tumultueux, dautres opposent ses composantes urbaines et industrielles, venues valoriser non seulement les ressources naturelles de la région, mais aussi son capital humain. Et dans ce procès, tous ont raison, tant les paysages régionaux sont variés.
Pour lobservateur venu du nord, le premier élément aperçu en venant de Québec sera les chutes de la Chaudière. De là, son regard se porte vers lintérieur, cest-à-dire vers un pays relativement plat et fertile, où tout semble convier à lagriculture. Déjà, limage rurale simpose, quoique nuancée.
En poursuivant vers le sud, le relief devient plus accidenté, signe que lon quitte les basses terres pour le piedmont appalachien. Cest là, en fait, que la région proprement dite de Beauce-Etchemin-Amiante commence. En progressant en direction de Sainte-Marie sur la Chaudière et de Saint-Malachie sur lEtchemin, lon verra le paysage devenir plus vallonné, formé de pentes faibles et régulières, dont laltitude moyenne est intermédiaire entre celle de la plaine du Saint-Laurent et celle des Appalaches, et sillonné de voies de communication orientées nord-sud le long des principaux cours deau. Fait notable, la forêt devient plus dominante et lagriculture moins présente et plus orientée vers la culture fourragère. Et pendant que la densité de la population sabaisse, sauf le long des cours deau, la distance entre les fermes et les agglomérations saccroît. À ce point, lobservateur venu du nord a vraiment limpression davoir quitté les basses terres et pénétré dans un nouvel environnement.
Cette vision est très différente de celle quaura un observateur venu du sud, depuis les hauteurs du Maine. Pour lui, le dépaysement sera total. Lun des meilleurs exemples historiques de cette perspective reste celle du général Bénédict Arnold, lors de linvasion américaine de 1775. Après des semaines de marche, de navigation et de portage à travers les hautes terres appalachiennes, depuis la rivière Kennebec jusquau lac Mégantic, puis de là, par la rivière Chaudière jusquà lactuelle ville de Saint-Georges, où il arrive épuisé et affamé, il découvre une vallée fertile aux vues panoramiques. À laustère forêt, succède un paysage humanisé, fait de fermes, de champs, de routes et déglises. En un mot, il arrive dans un pays habité, une « communauté », qui lui fournira dailleurs son réconfort et des vivres.
Aujourdhui, le voyageur qui vient des États-Unis éprouve les mêmes sensations, quand, au sortir des hauteurs austères du Maine, il découvre le paysage régional de la Beauce-Etchemin-Amiante. Certes, ce dernier a changé, mais cest toujours la même impression qui domine : celle dun épanchement de civilisation qui rassure au sortir de la sauvagerie. Entre Amstrong, sur la frontière canado-américaine, et Skowhegan, dans le Maine, sur la rivière Kennebec, le paysage est plus dénudé, signe quil y a eu peu de développement social et industriel, sinon celui lié à lexploitation forestière et au tourisme. Il y a peu de routes et les cantons y sont encore inorganisés, faute de population suffisante pour y former un gouvernement local.
Tout change du côté québécois. Aussitôt passée la frontière, le voyageur entre dans une vallée aux versants couverts de champs et de fermes, où sélèvent ici et là des moulins à scie, des villages et, de distance en distance, des agglomérations plus imposantes, qui ont même leur banlieue. Même les routes impressionnent, non seulement par leur nombre, mais par la densité de leur circulation. Et cest avec le même étonnement quil découvre la gamme variée dactivités pratiquées dans la région, que ce soit à Thetford Mines, à Saint-Gédéon, à Vallée-Jonction ou à Sainte-Claire.
Autrement dit, tout ici est affaire de perspective. Selon que lon pénètre dans la région par le nord ou par le sud, le tableau change. Dun côté, les réminiscences des basses terres, qui sestompent vers lintérieur ; de lautre, limage dun pays rude, encore peu peuplé, qui sévanouit devant celle quimpose à la vue un espace devenu depuis longtemps un lieu humanisé, une « région » à part entière. Elle le doit autant aux caractéristiques du milieu quà lhistoire, qui en a fait une véritable région historique.
Si le jour tout ne semble parfois quune suite détablissements plantés tantôt dans les fonds de vallées, la nuit, tout sunit, comme si la nature elle-même sestompait devant la présence humaine. Ce nest quà laube que celle-ci reprend sa place, comme composante essentielle dun ensemble fait à la fois de collines, de vallées, de champs, de villages, de villes, de routes et de lumières que dynamisent les activités humaines et le sentiment dun environnement partagé.
Ce qui semble acquis pour la population régionale devient, pour létranger qui pénètre pour la première fois dans la région, un objet démerveillement. Il lest dautant plus que la région représente aussi pour lui une porte dentrée vers cette province si différente des autres, où non seulement on parle français, mais où tout convie à la découverte. Cest en ce sens, surtout, que le paysage régional simpose, comme une fenêtre ouverte sur cette société et cette culture québécoises, si uniques en Amérique du Nord.
Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)BÉLANGER, France, Sylvia Berberi, Jean-René Breton, Daniel Carrier et Renald Lessard (1990), La Beauce et les Beaucerons : portraits dune région 1737-1987, Saint-Joseph-de-Beauce, Société du patrimoine des Beaucerons/Corporation du 250e anniversaire de la Beauce, 381 p.
HAMELIN, Louis-Edmond (1957), « La beauce canadienne dans le Québec méridional », Cahiers de géographie de Québec, no 2 (avril), p. 207-211.
ROBITAILLE, André et Jean-Pierre SAUCIER (1998), Paysages régionaux du Québec méridional, Québec, Les Publications du Québec, 213 p.