L’effet conjugué d’une part du mode de peuplement, depuis les vallées de la Chaudière et de l’Etchemin vers les sommets les séparant, vers l’amont et vers les plateaux de l’Amiante, ainsi que, d’autre part, des mouvements migratoires ont mené à la formation d’une vaste région démographique qu’on peut partager en trois sous-régions . Cette configuration de la population régionale est illustrée par les échanges matrimoniaux entre les communautés locales au XIXe siècle. D’abord à l’ouest, dans deux paroisses situées juste à l’extérieur de la région, les mariages exogames célébrés entre 1880 et 1900 dessinent des aires matrimoniales résolument tournées vers les Cantons de l’Est (paroisse Sainte-Luce de Disraëli) ou vers le Centre-du-Québec (paroisse de Saint-Adrien d’Irlande), même si dans cette dernière localité quelques mariages sont conclus avec des hommes de Thetford Mines. Parmi les raisons expliquant le caractère extérieur des aires de sociabilité de ces paroisses, le chemin de fer Québec Central joue un rôle évident (au moins pour Disraëli). Dans l’Amiante, les aires matrimoniales sont nettement orientées vers la Beauce. À Sacré-Cœur-de-Marie, les époux viennent surtout des paroisses voisines de Saint-Pierre-de-Broughton et d’East-Broughton, mais aussi en nombres importants de Thetfod Mines, Saint-Méthode, Saint-Ephrem et Saint-Sévérin. L’intégration à l’espace de l’Amiante et de la Beauce est tout aussi apparente à Saint-Ephrem. Là, outre les paroisses voisines de Saint-Évariste et Saint-Victor, c’est à Beauceville, Saint-Georges, Saint-Honoré et Saint-Samuel que les filles de l’endroit recrutent leurs conjoints. À l’autre extrémité de la région, Saint-Léon et Saint-Zacharie sont davantage tournés vers les paroisses de l’Etchemin et des cantons voisins. À cet égard, la sous-région se distingue de l’Amiante.

Ce sont en fait Saint-Georges et surtout Sainte-Marie qui cimentent l’ensemble régional. À Saint-Georges, les aires matrimoniales rejoignent d’un côté l’Etchemin et de l’autre les cantons situés à l’ouest, le gros des conjoints venant de Beauceville. Après 1880, l’aire de recrutement se contracte dans la région, mais, signe de la progression de l’émigration, elle commence à s’ouvrir vers les États-Unis. À Sainte-Marie, les tendances observées dans la première moitié du XIXe siècle se maintiennent : la localité apparaît vraiment comme le centre démographique de la région. Les femmes de la paroisse recrutent des hommes de toutes les sous-régions et ce au cours des deux périodes. Seule différence notable, l’émigration outre-frontière et vers les villes du Québec y est plus apparente qu’ailleurs dans la région. À noter également les liens entre Saint-Joseph et Sainte-Marie sont beaucoup plus étroits que ceux liant Saint-Georges et Beauceville.

Au total, l’évolution de la population régionale entre 1850 et 1960 est marquée par une croissance modérée après 1870 et un solde migratoire négatif sur toute la période sauf dans la première décennie du XXe siècle. Cette croissance est soutenue par l’avance du front pionnier, actif principalement jusqu’à la Première Guerre mondiale mais pesant de moins en moins lourd dans la répartition des effectifs de la région, ainsi que par la croissance des noyaux villageois, sensible surtout après la Deuxième Guerre. En raison des mouvements migratoires, la population s’homogénéise culturellement : les anglophones quittent la région en plus grand nombre que les francophones, conduisant à la prédominance marquée de l’élément canadien-français dès avant 1900. Enfin, les échanges matrimoniaux révèlent la structure spatiale de la population. Si une grande région existe, elle se compose de trois sous-régions pour lesquelles la vallée de la Chaudière agit comme un ciment, contribuant fortement à l’ouverture des cantons avoisinants et par conséquent à la formation et à l’évolution de la population de l’ensemble régional.