L’expansion démographique du XIXe siècle entraîne une transformation majeure du paysage rural, qui trouve ses échos dans la région Beauce-Etchemin-Amiante. L’agriculture y est en pleine croissance durant la première moitié du XIXe siècle. Elle est d’abord orientée vers les activités de subsistances et la satisfaction des besoins domestiques et ensuite vers la mise en marché des productions agricoles.

C’est grâce à l’étude des recensements du Bas-Canada (1831 et 1851) que l’on parvient à mieux saisir l’évolution de l’agriculture régionale de la première moitié du XIXe siècle. Entre 1831 et 1851, la situation a considérablement évoluée, non seulement à cause de l’augmentation de la population (due aux mouvements migratoires en provenance des territoires voisins et à la natalité locale), mais aussi conséquemment aux changements survenus dans la géographie administrative régionale, par suite de l’apparition de nouvelles localités.

La comparaison des superficies déclarées « cultivées » dans les recensements de 1831 et de 1851 (c’est-à-dire les superficies mises en valeur, sous forme de champs ou de pâturages, par opposition aux superficies déclarées « occupées », qui correspondent aux superficies totales détenues par les tenanciers) permet de saisir les progrès réalisés dans le domaine de l’agriculture et, de ce fait, de la colonisation. Ainsi, de 1831 à 1851, on constate une progression notable des superficies occupées et cultivées.

Superficies régionales occupées et cultivées (1831-1851)
Superficies 1831 1851 Taux de croissance (%)
Occupées 259 682,67 387 115,964 2,0
Cultivées 64 548,06 164 682,386 4,8
Autres 195 134,61 222 433,578 0,7

Sources : Recensements du Bas-Canada, 1831, 1851.

Le recensement de 1851 étant plus détaillé, il permet de mieux saisir la composition des superficies exploitées (champs, pâturages, vergers, jardins) et par le fait même, les principales activités agricoles de la région Beauce-Etchemin-Amiante.

L’état des terres en 1851
Acres Possédées En culture Ensemencées En pâturage Jardins et vergers En bois debout et incultes
Broughton 8 012,00 2 006,00 600,00 1 406,00 0,00 6 006,00
Buckland 8 782,00 1 369,00 811,00 558,00 0,00 7 413,00
Cranbourne 5 569,00 933,00 238,00 694,00 1,00 4 636,00
Forsyth 4 141,00 1 268,00 505,00 763,00 0,00 2 873,00
Frampton 32 890,00 9 344,00 2 485,00 6 853,00 6,00 23 546,00
Jersey 1 915,00 500,00 410,00 90,00 0,00 1 415,00
Leeds 37 227,00 11 298,00 6 695,00 4 597,00 6,00 25 929,00
Linière 7 890,00 1 420,00 1 142,00 274,00 4,00 6 470,00
Marlow 1 470,00 105,00 76,00 29,00 0,00 1 365,00
Rixborough 100,00 6,00 6,00 0,00 0,00 94,00
Saint-Anselme 20 855,40 15 422,32 5 387,46 10 020,50 14,36 5 433,08
Saint-Bernard 15 505,11 5 201,60 2 602,07 2 599,53 0,00 10 303,51
Sainte-Claire 22 017,89 11 090,05 6 207,79 4 880,57 1,69 10 927,84
Saint-Elzéar 23 580,82 12 522,87 6 535,58 5 987,29 0,00 11 057,94
Sainte-Marie 36 267,59 23 208,25 12 456,13 10 747,05 5,07 13 059,34
Saint-Frédéric 16 487,00 5 764,00 3 117,00 2 625,00 22,00 10 723,00
Saint-François 32 986,00 19 172,00 4 106,00 15 015,00 51,00 13 814,00
Saint-Georges 18 035,00 7 485,00 3 781,00 3 669,00 35,00 10 550,00
Saint-Isidore 20 187,99 7 581,48 3 257,65 4 323,83 0,00 12 606,51
Saint-Joseph 33 142,57 14 987,23 6 275,38 8 711,86 0,00 18 155,34
Thetford 2 100,00 145,00 118,00 27,00 0,00 1 955,00
Tring 13 839,00 4 084,00 2 532,00 1 552,00 0,00 9 755,00
Sainte-Marguerite 24 115,59 9 769,58 5 297,07 4 471,67 0,84 14 346,01
Total 387 115,96 164 682,39 74 641,13 89 894,29 146, 96 222 433,58

Source : Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.

Au blé, cultivé pendant très longtemps, mais dont la rentabilité est compromise autant par les aléas du climat et les épidémies que par l’apparition de nouveaux concurrents plus performants succèdent alors des cultures fourragères, avoine et foin surtout, qui donnent un nouveau visage au paysage.

Du point de vue des productions agraires, le recensement de 1831 ne relève que très peu de cultures : blé, pois, avoine, orge, seigle, maïs, sarrasin et pommes de terre. Sauf l’avoine, réservée au cheptel, toutes les autres productions sont surtout réservées à la consommation humaine. En 1851, presque toutes les cultures auront connu des gains appréciables, sauf le blé, qui diminue sensiblement, et, dans une moindre mesure les pommes de terre, dont la production décline légèrement

Les récoltes régionales :
quelques exemples (1831-1851)
1831
1851
Avoine
96 859,5
493 841,1
Blé
102 413,3
43 096,5
Maïs
20,6
269,5
Orge
8 208,0
28 725,8
Pois
17 629,2
35 918,4
Pommes de terre
259 673,5
208 105,1
Sarrasin
46,2
3 764,0
Seigle
739,4
14 162,6

Source : Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.

En même temps, on note une croissance du cheptel, qui avantage plus l’élevage de bovins que les autres pratiques. Ainsi, en 1831, la ferme moyenne comprend un peu plus de 6 bêtes à cornes, alors qu’en 1851, elle en comprend une de plus. On comprend mieux dès lors l’importance des cultures fourragères, tout comme celle des autres productions de la ferme au milieu du XIXe siècle

L’une des grandes richesses du Québec, au début du XIXe siècle, reste ses forêts, lesquelles sont encore largement inexploitées. Mais à ca moment-là, la situation était sur le point de changer en raison surtout des guerres napoléoniennes qui se déroulent en Europe. Ne pouvant plus prendre livraison du bois qu’elle achète dans les pays scandinaves en raison du blocus maritime de Napoléon, l’Angleterre doit se tourner vers ses colonies nord-américaines où existent de considérables réserves de matières ligneuses. Au Québec, les trois premières régions à voir ainsi leurs paysages transformés par l’activité forestière sont l’Outaouais, la Mauricie et le Saguenay, qu’exploitent les familles Price, Guilmour, Hall et Wright.

Contrairement à l’Etchemin, où l’exploitation forestière commence en 1805, la Beauce devra attendre encore plusieurs décennies avant qu’elle ne s’amorce. L’historien de la Beauce, l’abbé Honorius Provost, attribue ce retard au réseau hydrographique. Ainsi, la Chaudière se prêterait mal au flottage du bois. Pourtant, des indices existent, qui montrent qu’un flottage de bois a été tenté dans la Chaudière dès le début du XIXe siècle. En effet, un acte notarié en date du 7 novembre 1809 indique le choix de cette rivière pour le flottage du bois jusqu’à Québec. Il semble néanmoins qu’il n’y eût pas de suites à l’entreprise puisque l’exploitation forestière se déplace ensuite vers le bassin de l’Etchemin. La rivière y est beaucoup plus « flottable » et surtout, ne présente pas d’obstacles aussi important que celui des chutes de la Chaudière à son embouchure. L’activité y deviendra vite rentable, comme en témoignent des marchés conclus dans les années 1820 pour la livraison de bois.

Le flottage sur l’Etchemin prend de plus en plus d’importance, au détriment de la Chaudière, ce qui suscite l’inquiétude des parlementaires. Ces derniers décident en 1832 d’enquêter sur les conditions de navigabilité de la rivière. Appelé à témoigner devant le comité chargé de l’enquête, Pierre-Elzéar Taschereau déclare qu’il serait avantageux d’améliorer les conditions de navigation sur la Chaudière. Toutefois, les choses traînent, si bien que finalement le flottage du bois sur la Chaudière ne commence qu’à partir de 1847, non pas avec Taschereau mais plutôt avec Hans Denaston Breaky et son associé Charles King, qui implantent des moulins dans la seigneurie de Lauzon.

La montée de l’exploitation forestière dans la région coïncide avec l’expansion des défrichements. Les recensements de 1831 et de 1851 offrent d’ailleurs un aperçu de l’augmentation du nombre de moulins à scie sur le territoire.

La coupe du bois n’est que l’une des activités liées à l’exploitation forestière. On en trouve aussi bien d’autres, telle la fabrication de la potasse et de la perlasse, toujours en grande demande sur le marché britannique. Si la répartition des fabriques épouse les fronts de peuplement, il est plus difficile d’estimer la production des moulins à scie. Seul le recensement de 1851, qui ne contient que des données fragmentaires, offre quelques bribes d’informations. Toutefois, un fait semble s’imposer : les plus grosses scieries sont situées près du fleuve, où il est plus facile d’exporter le bois scié vers le port de Québec. Quant à la production de potasse et de la perlasse, elle nous est inconnue. Néanmoins, du fait de la forte demande sur le marché britannique et de la facilité relative de sa fabrication, elle dut être importante, d’autant plus que les installations requises pour sa fabrication restent sommaires. Pour le colon et même le cultivateur, c’est là un revenu d’appoint important, que la plupart complète par la production de bois de chauffage, dont une partie pourra aussi être acheminée à Québec.

À partir du milieu du XIXe siècle, l’activité forestière se déroule également dans l’axe Chaudière-Kennebec. L’attrait des Beaucerons pour le Maine est ancien. En fait, la forêt, qui couvre jusqu’à 85 % du territoire, est l’une des grandes richesses du Maine. Elle sera abondamment exploitée, d’abord pour le bois d’œuvre, puis, pour la pulpe. Ralenties par la Première Guerre mondiale, les opérations reprennent de plus belle dans les années 1920, pour ensuite s’effondrer avec la crise de 1929. Les populations les plus touchées sont celle de Beauce, de Dorchester et de Mégantic, qui vivent à proximité.

La relation de la région de Beauce-Etchemin-Amiante avec les chantiers forestiers du Maine est intimement liée aux entreprises d’Édouard Lacroix. Doté d’un sens peu ordinaire de l’innovation, cet entrepreneur réalisera des projets audacieux, qui en feront l’une des grandes figures de l’époque dans le domaine de l’exploitation forestière, tant dans la région qu’ailleurs au Canada ou en Nouvelle-Angleterre. Au plus fort de la coupe, on estime que les Canadiens français représentent plus de 50 % des employés de Lacroix. En 1920 seulement, ses chantiers du Maine et de la Gaspésie en comptent de 5 000 à 6 000. Et comme Lacroix s’approvisionne aussi dans la région, où il possède également des magasins, notamment en Beauce, c’est autant d’acquis pour l’économie régionale, ce qui explique la popularité du personnage, même encore aujourd’hui.

La crise économique de 1929 et la crise qui suit ont eu des conséquences importantes dans tous les secteurs de l’activité économique. La situation est particulièrement difficile dans le secteur forestier, où la demande pour le bois de pulpe, matière première de l’industrie des pâtes et papiers, chute grandement. La situation est la même dans le secteur du bois d’œuvre, où, faute de demande, les madriers et les planches restent empilés dans les cours à bois. Plusieurs hommes d’affaires font faillite et certains moulins ferment ou changent de propriétaires, ce qui entraîne un accroissement notable du chômage. Beaucoup de cultivateurs et de fils de cultivateurs, habitués de se rendre aux chantiers d’hiver, perdent alors un revenu d’appoint non négligeable.

Durant la Crise, ceux qui trouvent encore de l’emploi comme bûcherons doivent accepter des baisses de salaire. La principale compagnie à œuvrer dans le territoire régional à cette époque est la John Breaky Ltd., installée à breakeyville. Elle dispose d’importants territoires de coupe le long de la frontière avec les États-Unis, où elle possède plusieurs lots, ainsi que des réserves dans les terres de la couronne. Dans les années 1940, la John Breaky Ltd. emploie jusqu’à 2 000 hommes en forêt et une centaine à son moulin de breakeyville. D’autres réussissent à se faire embaucher dans les entreprises d’Édouard Lacroix , au lac Portage, au Lac Frontière, en Gaspésie ou dans le Maine.

Le ralentissement de l’industrie forestière pousse à envisager différemment l’avenir. À l’initiative d’Édouard Fortin, député libéral provincial, l’association coopérative forestière et de reboisement local, « La Beauceronne », entreprend de reboiser la vallée de la Chaudière pour contrer les débâcles et assurer de la matière première aux petites entreprises qui viendront s’y installer.

Ainsi, la montée du mouvement coopératif au Québec ne concerne pas seulement l’agriculture ou l’épargne, elle se manifeste aussi dans le domaine forestier. Dans la région de Beauce-Etchemin-Amiante, les premiers chantiers apparaissent en 1947-1948. Cette année-là, les Chantiers-écoles de Clova regroupent des hommes de Sherbrooke, de Rimouski, de Beauce, de Dorchester et d’une partie de Frontenac. De ce nombre, 25 sont de jeunes bûcherons qui viennent, pour la plupart, de Saint-Prosper et de Saint-Éphrem. Le message semble passer, puisque des syndicats de chantiers coopératifs sont fondés dans les deux municipalités. En 1950, d’autres syndicats se forment à Saint-Georges, Saint-Zacharie et Lambton.

Soumise à la loi des marchés, la formule coopérative connaît elle aussi des ratés, notamment lorsque les conditions climatiques sont défavorables ou quand la qualité du bois fait défaut. Toutefois la contribution des chantiers coopératifs à la formation des travailleurs reste importante. Les cours offerts par le mouvement ont permis à plusieurs personnes d’acquérir des connaissances qu’elles ont pu ensuite réinvestir dans leur milieu.

Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)

CARON, Jean-Baptiste (1950), Les chantiers coopératifs, Rimouski, s.n., 55 p.

HAMELIN, Jean et Yves Roby (1971), Histoire économique du Québec 1851-1896, Montréal, Fidès, 436 p.

OUELLET, Fernand (1971), Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850 : structures et conjoncture, Montréal, Fides, 2 vol.

PROVOST, Honorius (1970), Sainte-Marie de la Nouvelle-Beauce : histoire civile, Québec, Éditions de la Nouvelle-Beauce, 807 p.