Ce processus peut être observé partout au Québec et même dans la région de Beauce-Etchemin-Amiante. Quand en 1815 Joseph Bouchette effectue le relevé de ce territoire, il ne rapporte encore aucun village dans les cantons, où le peuplement, dailleurs, ne fait que commencer. Tout au plus trouve-t-on quelques moulins à scie à proximité : une scierie dans le canton dIrlande et quelques moulins dans celui de Broughton. En 1832, quand ce même auteur fait paraître son dictionnaire topographique, les cantons de la région sont plus peuplés, mais très peu, encore, sont développés. Leur développement reste bien en deçà de celui des basses terres du Saint-Laurent.
| Village |
1831
|
1851-1852
|
||
|
Nombre dhabitants
(% de la localité) |
Francophones
en % du village |
Nombre dhabitants
(% de la localité) |
Francophones
en % du village |
|
| Sainte-Marie |
303 (5,9 %)
|
95,1
|
n.d.
|
n.d.
|
| Saint-Joseph |
49 (2,3 %)
|
91,8
|
104 (4,1 %)
|
100,0
|
| Saint-François |
30 (1,2 %)
|
85,7
|
n.d.
|
n.d.
|
| Sainte-Claire NP* |
116 (6 ,0 %)
|
100,0
|
n.d.
|
n.d.
|
| Sainte-Claire NS* |
23 (1,2 %)
|
100,0
|
n.d.
|
n.d.
|
| Saint-Elzéar, Côte Sherbrooke |
--
|
--
|
35 (1,5 %)
|
100,0
|
| Saint-Elzéar, Côte Saint-Jacques |
--
|
--
|
58 (2,5 %)
|
100,0
|
Sources : Listes nominatives des recensements du Bas-Canada, 1831 et de 1851 ; Serge COURVILLE, Entre ville et campagne, 1990.
Malgré le peu de moulins et de fabriques recensés dans les agglomérations, on peut expliquer le dynamisme régional notamment par le nombre déquipements de service et de production retrouvés dans les localités. Ainsi, en 1831, Sainte-Marie ne compte pas moins de 6 auberges et 17 moulins à scie ; Saint-Joseph, 2 auberges et 10 moulins à scie ; et Sainte-Claire, 1 auberge et 11 moulins à scie. Vingt ans plus tard, Saint-Joseph et Saint-François compteront près dune trentaine de boutiques et magasins et Sainte-Marie et Sainte-Claire, de 15 à 16 moulins à scie chacune. Cest dire lactivité qui y règne, non seulement au plan de la production mais des échanges. Et comme les moulins sont répartis un peu partout dans le territoire, on fait déjà lexpérience des migrations de travail, depuis le village jusquau site de production. En même temps, comme ils procurent de lemploi, on en profite pour se marier, ce qui en incite plus dun à venir sétablir au village, où la vie est plus facile pour lépouse.
Cependant, la présence importante déquipements de service et de production nexplique cependant pas tout. Pour comprendre lattrait du village et son rôle dans la localité, il faut aussi prendre en compte le métier déclaré par ses habitants. En 1831, par exemple, à Sainte-Claire près de 42 % des résidants déclarent un métier relatif à lagriculture, contrairement à Saint-Joseph, où entre le quart et le tiers de la main-duvre se déclare artisans ou journaliers, et à Sainte-Marie, où les ouvriers de la construction comptent pour près du cinquième des travailleurs.
En 1851-1852, les quelques données disponibles indiquent un nombre plus important dartisans et de journaliers dans le noyau secondaire de Saint-Elzéar, mais une augmentation importante du nombre demployés du bâtiment à Saint-Joseph, où artisans et journaliers sont toujours présents.
Quant à ceux qui déclarent dautres occupations, ils se partagent entre différents secteurs dactivités : commerce, particulièrement important à Saint-François ; fonction publique, notable à Saint-Joseph ; professions libérales, notamment à Sainte-Marie, Saint-Joseph et Sainte-Claire ; services, etc. Enfin, on compte aussi quelques rentiers, surtout nombreux à Saint-François, mais présent également à Sainte-Marie.
La fonction des villages se trouve précisée au XIXe siècle. Comme il y a peu déquipements de production autres que les boutiques dartisans, la plupart sont des lieux de service pour les populations environnantes, en plus dêtre parfois des lieux de résidence pour les bourgeois ou de retraite pour les cultivateurs aisés. Mais comme on y trouve aussi des auberges et des magasins, ils semblent constituer un rouage important dans le circuit des échanges, en plus de jouer un rôle dans la vie de relation, puisque cest là également que sélèvent léglise et, en certains cas, le manoir, et que le curé, les représentants des professions libérales et de la fonction publique résident.
Tout en restant fortement tributaire du passé, lindustrie de la région Beauce-Etchemin-Amiante soriente vers des activités entièrement nouvelles qui transforment le paysage économique et social régional au XIXe et au XXe siècles.
À partir du milieu du XIXe siècle, lagriculture québécoise se tourne de plus en plus vers la production laitière. Le Traité de réciprocité avec les États-Unis, en 1854, stimule cette orientation. En Beauce, la transformation est beaucoup plus lente et prend une direction différente. Là, les cultivateurs profitent plutôt de louverture du marché américain pour augmenter leur commerce animalier, comme ils le faisaient au début du XIXe siècle, alors que la vente danimaux constituait un aspect important des échanges avec le Maine. Les premières beurreries et fromageries napparaissent quà la fin des années 1880. À la fin du XIXe siècle, presque toutes les localités possèdent leur beurrerie ou leur fromagerie.
Au début du XXe siècle, les moulanges de la Beauce et de Dorchester sont consacrés moins au blé quà dautres céréales : orge et avoine, surtout, transformés en moulée pour les animaux. Le peu de sarrasin cultivé devient de la farine destinée à lalimentation humaine. Bien que cette industrie joue un grand rôle dans léconomie agricole de la région, elle crée peu demplois. Les années 1930 et 1940 représentent donc lagonie des moulins.
Diverses innovations technologiques apparaissent dans la première moitié du XXe siècle qui stimulent la production agroalimentaire. Cest le cas notamment de la crème glacée, qui profite des nouveaux procédés de congélation à base dammoniac, remplacé plus tard par le gaz fréon. La mise en conserve représente une autre avenue pour ceux qui veulent tenter leur chance dans le secteur de la transformation. Contrairement aux fabriques de conserve et de crème glacée, qui restent de petits établissements familiaux, dautres emploient une main-duvre plus importante, extérieure à la cellule familiale. Ainsi, en 1931, on compte déjà trois entreprises de liqueurs douces à Thetford Mines, qui emploient de dix à quinze ouvriers, selon les saisons. En Beauce, la première entreprise deau gazeuse apparaît en 1922, à Saint-Georges.
Quant au secteur de la confiserie, il est surtout représenté par la pâtisserie Vachon, apparue en 1923 et qui, en 1937, compte déjà une trentaine demployés et soixante-dix en 1945. Cependant, encore là, elle est de peu dapport pour lagriculture locale, les denrées utilisées provenant surtout de Toronto et Montréal. Dans un autre ordre didées, le cardage de la laine et le tannage des peaux sont des activités qui font partie du paysage rural depuis longtemps. Si elles sont très représentées sur tout le territoire au XIXe siècle, leur nombre diminue considérablement au XXe siècle, en plus de connaître dimportantes transformations.
Comme les moulins à farine, les moulins à scie font partie intégrante du paysage rural depuis le début de la colonisation. Avec les progrès technologiques du XIXe siècle, une multitude de petits moulins à scie ont été implantés, accroissant de ce fait les activités de sciage, de planage et de fabrication de bardeaux. La plupart travaillent à commission (70 % de la production), pour le compte des cultivateurs qui sapprovisionnent sur leur propre terre. Cette orientation se maintient au XXe siècle.
Une majorité dentrepreneurs transforment le bois en planches, en bardeaux ou en traverses de chemin de fer. À côté deux, cependant, se profilent toute une masse dindividus qui rivalisent dingéniosité afin de satisfaire des besoins particuliers. Ainsi, la production laitière étant en pleine croissance, on a besoin de contenants pour transporter le beurre et le fromage. La production de boîtes de bois devient donc un marché lucratif.
|
Compagnie
|
Année
|
Lieu
|
Nombre
demployés |
Production
annuelle |
Année de
fermeture |
| Regina Shoe Co Ltd |
1926
|
Sainte-Marie |
300-500
|
160,000
|
1940
|
| Joseph Tanguay Ltée |
1927
|
Beauceville-Est |
100-150
|
135,000
|
1942
|
| Saint-George Shoe Co. Ltd |
1931
|
Saint-George |
170-200
|
130,000
|
--
|
| Valley Shoe Co Inc. |
1932
|
Vallée-Jonction |
120-150
|
50,000
|
--
|
| Alfred Laliberté Ltée |
1933
|
Saint-Joseph |
60-90
|
60,000
|
1940
|
| Ernest Veilleux |
1938
|
Beauceville-Ouest |
2-6
|
32,000
|
1942
|
| La Manufacture de talons |
1938
|
Saint-Georges |
30-40
|
690,000
|
--
|
| M. Gilbert limitée |
1942
|
Beauceville-est |
130-150
|
200,000
|
--
|
Source : Ministère des Affaires municipales, de lIndustrie et du Commerce, Québec, 1942.
Diverses autres industries existent également, qui découlent de lingéniosité de certains individus. Cest le cas, notamment, de latelier dEugène Prévost, qui sera à lorigine dune multinationale dautocars. Établi à Sainte-Claire, dans le comté de Dorchester, Prévost fabrique ses carrosseries dautobus depuis 1914, en dessinant lui-même ses plans. Ce nest cependant quau milieu des années 1930 que lentreprise prend son envol. À ce survol sajoute une multitude dautres activités industrielles, notamment les fonderies et les fabriques darticles pour la production du sirop dérable.
Ce nest pas sans heurt que la population régionale fait lapprentissage de lindustrialisation, notamment en Beauce. Bien que de grandes entreprises y apparaissent dès les années 1920, la fermeture prématurée de la Régina Shoes de Sainte-Marie laisse un goût amer. En plus de stimuler la réflexion sur limportance des matières premières dans la mise en place dune industrialisation stable, dont les retombées se feront partout sentir, elle montre également aux Beaucerons la nécessité de diversifier les établissements de production.
En Beauce, il a fallu investir dans le développement industriel, grâce à linitiative dhommes daffaires qui ont voulu par là se donner une base commerciale plus stable, capable également de freiner lexode vers les mines. Cest sans doute là, dailleurs, que résident les fondements de ce quon a appelé « le miracle beauceron »; une capacité de conjuguer les ambitions personnelles avec celles de la population, en vue de favoriser léclosion dentreprises qui sapprovisionneront sur place et qui favoriseront la diversification de léconomie.
Durant les années 1950, le secteur industriel de la région de Beauce-Etchemin-Amiante connaît de profonds changements. Alors que les années 1930 avaient vu la naissance des manufactures de premier plan, procurant des centaines demplois, les années 1950 voient arriver une multitude de petites entreprises familiales.
Au coeur même de la crise des années 1930, plusieurs usines de chaussures avaient vu le jour en Beauce, procurant de nombreux emplois. En 1955, à lexception de la Valley Shoes Regd, on ne trouve plus aucune des manufactures qui avaient marqué cette époque. Du côté de Thetford Mines, lamiante domine toujours le paysage économique. Enfin, dans le secteur du Lac-Etchemin, lindustrie manufacturière tarde encore à se développer. Le bois occupe toujours le haut du pavé dans le secteur de la construction domiciliaire, engendrant une multitude de manufactures de portes et fenêtres dans la région. Le bois sert aussi à dautres usages. Par exemple, le carton et le plastique nont pas encore remplacé le bois comme mode de transport des marchandises. La fabrication de boîtes continue donc dêtre une activité importante dans certaines localités.
Lépoque des grandes manufactures, cependant, semble à toute fin pratique révolue et les petites entreprises retrouvent leur place dantan. La nouvelle économie régionale soriente vers deux pôles principaux : le textile, qui prend une place de plus en plus importante dans la vie économique de plusieurs villes et villages et lacier, qui devient un important pourvoyeur demploi pour la population. En même temps, la plupart des gros employeurs des années 1950 maintiennent leurs assises économiques.
Au cours des années 1960-1970, cette croissance est encore plus spectaculaire. Elle se traduit par la mise en place de parcs industriels qui ont pour but dattirer les investisseurs tout en maintenant un contrôle serré sur lurbanisation locale. Thetford Mines sera dailleurs un précurseur dans le domaine, avec la création dun secteur réservé à lindustrie dès 1957.
Les années 1970 marquent aussi larrivée massive des femmes sur le marché du travail. Cependant, leur présence dans le secteur industriel reste encore marginale. De fait, elle dépend surtout de la montée des services : commerce, transport et communications, services publics, services privés, etc. On trouve néanmoins une forte proportion de femmes dans lindustrie du vêtement et, dans une moindre mesure, dans lindustrie de la chaussure. Les hommes sont plus nombreux dans le textile.
Les années 1970 marquent une étape importante dans le développement économique régional. Pour la première fois depuis longtemps, la région tire sa force de la diversité de son secteur industriel. Sans doute ce dernier reste-t-il dominé par quelques grandes entreprises, mais toutes présentent les qualités requises pour un développement dynamique. En ce qui concerne le secteur ouvrier, la région de lAmiante est reconnue comme étant lun des berceaux du syndicalisme au Québec et au Canada. Les grandes grèves du début du siècle et de la fin des années 1940 en ont fait le point de mire de tous les milieux. Encore en 1975, trois grèves éclatent, qui regroupent le quart de la main-duvre.
Les années 1980, quant à elles, souvrent par une crise assez sombre. La surchauffe de léconomie, depuis la fin des années 1960, associée à la nouvelle crise du pétrole, rendent la région particulièrement vulnérable à la récession de 1982, dautant plus que les propriétés cancérigènes de lamiante en font un produit de moins en moins populaire dans les pays industrialisés.
Malgré ces difficultés, le secteur manufacturier continue à se développer. Pendant que des entreprises ferment leurs portes, dautres sont créées, si bien quen 1999, la région compte 491 entreprises, dont 157 seulement ont plus de vingt-cinq ans dexistence (voir le tableau ci-dessous).
|
Année
détablissement |
Nombre
total |
Nombre total
demployés |
Nombre moyen
demployés |
Distribution en %, selon la valeur
annuelle de la production |
|||
|
-1 M. $
|
1-10 M. $
|
10-100 M. $
|
+100.
M. $ |
||||
| Avant 1955 |
52
|
6 604
|
127
|
11
|
22
|
14
|
3
|
| 1956-1975 |
107
|
7 918
|
74
|
39
|
44
|
23
|
1
|
| 1976-1985 |
134
|
3 886
|
29
|
63
|
61
|
9
|
1
|
| 1986-1995 |
183
|
5 307
|
29
|
93
|
74
|
17
|
0
|
| TOTAL |
475
|
23 715
|
50
|
206
|
201
|
63
|
5
|
Source : Institut de la statistique du Québec.
En outre, bon nombre dentreprises locales profitent de louverture des marchés pour élargir leurs bases daffaires; la région de Beauce-Etchemin-Amiante est sans doute la région québécoise qui a le plus bénéficié du traité de libre-échange avec les États-Unis, ce qui explique lessor de lindustrie locale depuis le milieu des années 1980. Si laccès aux marchés de la Nouvelle-Angleterre stimule lindustrie locale, le dynamisme des entrepreneurs locaux ny est pas non plus étranger et nombre dentre eux ont su tirer les leçons du passé.
En 1999, on peut dire que les plus grandes entreprises dans la région Beauce-Etchemin-Amiante sont le fruit de linitiative locale. Bien que certaines aient été vendues à des intérêts étrangers, elles restent toujours bien implantées sur le territoire.
Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)BOUCHETTE, Joseph (1978) Description topographique de la province du Bas-Canada [ ], Montréal, Éditions Élisée, 664p.
BOUCHETTE, Joseph (1832), A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada, London, Longman, Rees, Orme, Brown, Green and Longman, 360 p.
COURVILLE, Serge (1990), Entre ville et campagne : lessor du village dans les seigneuries du bas-Canada, Québec, Les Presses de lUniversité Laval, 335 p.
DORION, Henri (1966), LEtchemin et la frontière canado-américaine, Lac Etchemin, Office de développement régional de lEtchemin, 14 p.
LINTEAU, Paul-André, René Durocher et Jean-Claude Robert (1986), Histoire du Québec contemporain : volume 2, Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 739 p.
ROUILLARD, Jacques (1989), Histoire du syndicalisme au Québec : des origines à nos jours, Montréal, Boréal, 535
p.