Depuis le début de la colonisation, la structure commerciale n’a que peu évolué au Québec. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les commerçants se trouvent, pour l’essentiel, dans les centres urbains de Québec, Trois-Rivières et Montréal. À la fin du XVIIIe siècle, un réseau de marchands ruraux s’établit progressivement, dont la distribution sur le territoire suit de près les cours d’eau.

L’arrivée du chemin de fer et de ses ramifications au tournant du XXe siècle permettra aux marchands de pénétrer plus avant à l’intérieur des terres. Ce changement dans la géographie commerciale de la région Beauce-Etchemin-Amiante ne modifiera cependant pas les habitudes de consommation de la population, puisque les produits offerts par les marchands sont sensiblement les mêmes qu’aux siècles précédents. Par contre, le changement industriel du début du XXe siècle transformera tant le contenu commercial que la structure des magasins généraux.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les lieux d’activité commerciale dans la région se résument à l’axe nord-sud de la rivière Chaudière. Les marchands généraux s’établissent dans les villages de Sainte-Marie, Saint-François et Saint-Joseph. Avec l’arrivée du chemin de fer, plusieurs nouvelles agglomérations apparaissent, donnant un nouvel essor au commerce de détail. Les habitudes de consommation restent sensiblement les mêmes, mais la proximité des marchands permet à la clientèle d’accéder plus facilement aux produits offerts et le nouveau mode de transport ferroviaire contribue à faire baisser le coût d’expédition des marchandises. À la fin du XIXe siècle, chaque village ou paroisse compte un ou plusieurs marchands. Toutefois, les informations contenues dans les recensements décennaux restent trop fragmentaires pour permettre de tous les identifier.

Peu à peu, les axes nord-sud des rivières Chaudière et Etchemin deviennent les principaux pôles du développement commercial régional. La région de l’Amiante devra quant à elle attendre 1883 pour voir Alfred Bouchard établir son commerce à Thetford Mines. L’année suivante, la compagnie Johnson, qui exploite une mine d’amiante, ouvre à son tour un magasin général. En 1886, la ville compte déjà quatre commerces.

L’arrivée du chemin de fer dans les villages de la Beauce modifie très peu le portrait régional puisque Sainte-Marie, Saint-Joseph, Saint-François et Saint-Georges sont tous des paroisses situées dans la partie la plus prospère de la région et bénéficient déjà d’un avantage par rapport aux villages environnants. Elles peuvent néanmoins compter sur le chemin de fer pour accélérer leur développement. En même temps, des lignes secondaires entraînent un développement rapide de l’arrière-pays, où la fièvre de l’or et les balbutiements de l’exploitation de l’amiante dans la région de Thetford-Mines sont stimulés par le développement des chemins de fer.

Conséquence directe de cette croissance, le commerce de détail au tournant du XXe siècle en milieu rural connaîtra ses premières vraies transformations depuis le début de la colonisation. La gamme de produits offerts devient alors beaucoup plus vaste. De plus, la baisse des prix et la diminution des coûts de transport, pousse désormais la population à acheter des articles autrefois produits dans le ménage. Enfin, facteur non négligeable, le système monétaire canadien est maintenant bien implanté, favorisant la circulation de l’argent. Ainsi, bien que le crédit soit toujours de rigueur, le consommateur devient plus autonome.

Les commerçants de la région, comme ceux de tout le pays d’ailleurs, font face au dilemme de la spécialisation ou de la diversification. Les densités accrues de population et les facilités de communication posent un tout nouveau défi aux marchands ruraux. Pouvant compter sur une clientèle plus nombreuse, ils pourraient désormais réduire leurs inventaires de produits disparates et se spécialiser dans la vente de certains produits. Pourtant, suivant une tendance lourde du marché, c’est au phénomène inverse qu’on assiste. Les magasins deviennent de plus en plus gros et la variété des articles s’accroît, à mesure que de nouveaux produits de consommation apparaissent sur le marché.

Toutefois, au début du XXe siècle, la faible demande de la part de la clientèle freine cette spécialisation des marchands. Certes, ce phénomène peut être perçu comme étant une résistance au changement, mais étant donné le fait que les nouveaux produits sont des biens de luxe, ils coûtent encore trop cher pour la population. De plus, plusieurs fonctionnent à l’électricité. Or, celle-ci n’est pas encore disponible pour tous. Ce n’est donc qu’avec le temps que les marchands pourront peu à peu se spécialiser et s’orienter vers la vente de meubles, d’automobiles, d’appareils électriques ou d’instruments aratoires.

Si la situation des marchands généraux reste relativement inchangée dans les premières décennies du XXe siècle, il n’en va pas de même pour les autres secteurs d’activité. Le forgeron, le tailleur, le cordonnier voient tous leurs conditions évoluer considérablement. Certains de ces artisans troquent peu à peu leurs outils de travail au profit d’autres occupations et deviennent par exemple ouvriers d’usine, tandis que d’autres se lancent dans les services ou quelqu’autre activité. C’est le cas, par exemple, de nombreux forgerons, qui se transforment en garagistes avec la démocratisation de l’automobile. Quant aux tailleurs et aux cordonniers, plusieurs se tournent vers la vente au détail de vêtements ou de chaussures, ce qui avantage surtout la Beauce, qui devient l’une des premières régions rurales du Québec à implanter des manufactures de chaussures.

Dans les années 1930, on compte 1 marchand pour chaque 172 habitants dans le comté de Beauce, comparativement à 1 pour chaque 209 habitants dans le comté voisin de Dorchester. Ces chiffres comprennent les familles qui tiennent un commerce à titre d’activité secondaire. Fait à noter, les années 1920 auront vu disparaître les dernières familles marchandes de la Beauce, soit les familles Morency et Dallaire, qui ont grandement marqué le commerce de détail à la fin du XIXe siècle.

Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)

ADAMS, Cléophas (1929), Thetford Mines : Historique, notes et biographies, compilés et publiés à l’occasion des fêtes des 12, 13, 14 mai 1929, Thetford Mines, Le Mégantic, 310 p.

DORION, Henri (1966), L’Etchemin et la frontière canado-américaine, Lac Etchemin, Office de développement régional de l’Etchemin, 14 p.

QUÉBEC, Inventaire des ressources naturelles et industrielles 1940, comté municipal de Dorchester (1940), Québec, ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce, 222 p.

QUÉBEC, Inventaire des ressources naturelles et industrielles 1941, comté municipal de Beauce (1941), Québec, ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce, 244 p.

QUÉBEC, Inventaire des ressources naturelles et industrielles 1941, comté municipal de Frontenac (1941), Québec, ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce, 225 p.