Les noyaux villageois nés avant 1850 vont profiter au premier chef de la croissance des activités de production des matières premières (agricoles, forestières et minières) et de biens transformés. Au fur et à mesure de l’avance du front pionnier et de la mise en valeur des terres neuves, d’autres villages vont bientôt s’ajouter, lieux de concentration des échanges commerciaux et de prestation de services pour les populations environnantes. Des noyaux densément peuplés vont également émerger à la faveur des activités d’extraction minière. Le destin des uns et des autres sera très différent selon leur localisation par rapport aux principaux axes de transport, selon leur participation aux réseaux de production industrielle, selon leur dotation en fonctions administratives ou de services spécialisés, engageant certains sur la voie de l’urbanisation tandis que les autres demeureront des villages.

Si l’on utilise le seuil statistique d’usage général (cités, villes et villages de plus de 1 000 habitants), l’urbanisation de la région apparaît très lente: ce ne serait qu’en 1891 qu’un premier noyau urbain, le village de Saint-Joseph, serait considéré comme tel; il représente alors moins de 2 % de la population régionale. Quant à la première ville, Thetford Mines, elle sera incorporée en 1905. À partir de l’incorporation du village de Saint-Joseph, la part urbaine de la population augmente à pas de tortue en comparaison avec l’ensemble du Québec. Pendant les années 1920 (pourtant une décennie d’urbanisation rapide dans la province), elle passe d’à peine 16 % à tout juste 18 % en 1931. Stagnante pendant la Crise dans la région comme au Québec, l’urbanisation reprend fortement à la faveur de la Deuxième Guerre et des années de prospérité qui la suivent. Beaucoup moindre encore que dans la province, le taux d’urbanisation de la région atteint cependant près de 40 % en 1961.
Population urbaine de la région, 1891-1961
Année
Population
totale
Population
urbaine1
% urbain
(région)
% urbain
(Québec)
1891
60 336
1 035
1,7
28,6
1901
67 122
4 373
6,5
36,1
1911
84 837
12 784
15,1
44,5
1921
91 790
14 857
16,2
51,8
1931
101 398
18 215
18,0
59,5
1941
111 323
21 614
19,4
61,2
1951
123 245
31 562
25,6
66,8
1961
140 619
53 568
38,1
74,3
1 Telle que définie par Statistique Canada, soit la population des cités, villes et villages constitués de plus de 1 000 habitants.

Sources : région : Recensements du Canada, 1891 à 1961; Québec : Linteau, Durocher, Robert, Histoire du Québec contemporain. Tomes 1 et 2, Montréal, Boréal, 1979 et 1986.

Une telle progression fait de la région l’une des moins urbanisées du Québec aux XIXe et XXe siècles. Elle partage ici le sort des secteurs situés dans le voisinage immédiat de la capitale, tant dans Portneuf que sur la Côte-du-Sud ou dans Charlevoix: Québec monopolise les fonctions administratives et profite de son port pour abriter les principales activités de commerce de gros et une bonne partie des fonctions industrielles de grande envergure. Il en résulte, dans ces régions, l’existence de noyaux urbains de dimension modeste drainant chacun une portion réduite des activités commerciales ou de prestation de services spécialisés ainsi que des activités manufacturières principalement de première transformation.

Sur le plan statistique, la définition de la population urbaine utilisée ici est dépendante de l’organisation municipale: tant que des noyaux villageois, même importants comme Thetford Mines, Sainte-Marie ou Saint-Georges (plus de 1 000 habitants dès le début des années 1890 pour le premier, quelques années plus tard pour les deux suivants) ne demandent pas l’incorporation en municipalité de village, elles sont exclues de la population urbaine et affectent l’évolution chiffrée.

Toutefois, on peut obtenir un tableau plus réaliste du paysage urbain de la région Beauce-Etchemin-Amiante en agglomérant les populations locales et en prenant comme seuil urbain des effectifs de 3 000 personnes (soit des localités comptant assurément un noyau villageois important), le portrait de l’urbanisation régionale s’en trouve modifié sensiblement. Ainsi, en 1871, deux localités abritent plus de 3 000 personnes: Sainte-Marie et Beauceville (Saint-François), deux des plus anciennes paroisses de la Chaudière; huit autres ont plus de 2 000 personnes, dont deux dans le Bas-Etchemin et les deux autres anciens établissements de la Chaudière. Quarante ans plus tard, une trentaine d’années après l’arrivée du chemin de fer dans la région, le nombre d’agglomérations populeuses passe à quatre: trois paroisses de la Chaudière et Thetford Mines (Sainte-Marie, comme Sainte-Claire, subit quelques morcellements de son territoire entre les deux dates), tandis que huit autres comptent plus de 2 000 habitants, dont Lac-Etchemin qui commence à s’affirmer comme centre de services sous-régional. Dans les deux vallées, aucune paroisse ne se distingue fortement quant aux effectifs; c’est plutôt Thetford Mines qui se démarque à cette époque avec près de 7 700 habitants. En 1951, enfin, la région compte trois agglomérations de plus de 5 000 habitant : Thetford Mines, toujours de loin la première ville, suivie par Saint-Georges et Beauceville. Sainte-Marie, Saint-Joseph, Lac-Etchemin et East-Broughton constituent le deuxième échelon de la hiérarchie régionale avec plus de 3 000 habitants. De tout temps, donc, les quatre premières paroisses de la vallée de la Chaudière occupent une place majeure dans la structure urbaine régionale. Dans la vallée de l’Etchemin, Saint-Anselme et Sainte-Claire, noyaux villageois pionniers du secteur, sont finalement détrônées par Lac-Etchemin tôt au XXe siècle. Dans l’Amiante, enfin, Thetford Mines domine le paysage urbain sans partage, seule East-Broughton se hissant au rang de centre de deuxième rang. Chacune de ces agglomérations exerce la plupart sinon la totalité des fonctions urbaines (liées au commerce, à la finance, au transport, à l’administration judiciaire et gouvernementale, à la santé et aux services sociaux, à l’enseignement supérieur et à la diffusion des idées par les médias d’information).

Le long de la Chaudière, les quatre paroisses originales se partagent à peu près également les attributs urbains, Sainte-Marie occupant pour un temps le sommet de la hiérarchie du secteur. Dans la sous-région de l’Amiante, la structure est beaucoup plus simple, Thetford Mines accaparant dès le début le gros des services, commerces et institutions. Elle profite là du poids démographique que lui confère la concentration de la main-d’œuvre minière. À mi-chemin entre Thetford Mines et Sainte-Marie, East-Broughton peut difficilement les concurrencer, mais tire néanmoins profit de sa position sur la voie ferrée et des activités minières pour se hisser au second rang de la structure urbaine de la sous-région. Enfin, dans l’Etchemin, la position excentrique de la vallée par rapport aux principaux axes routiers (corridor Chaudière-Kennebec) et ferroviaires (Québec Central) freinera longtemps l’émergence des villes.

Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)

Marco Gilbert, Diversification d’une économie mono-industrielle : le cas de l’agglomération de Thetford Mines entre 1910 et 1980, Sainte-Foy, Université Laval, 2001, mémoire de maîtrise non publié (histoire).

France Bélanger et alii, La Beauce et les Beaucerons. Portraits d’une région, 1737-1987, Saint-Joseph-de-Beauce, Société du patrimoine des Beaucerons et Corporation du 250e anniversaire de la Beauce.

Nelson Fecteau, La Cité de l’Or blanc :Thetford Mines, 1876-1976, s.l., s.n.,1975.