La fin du XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe constituent pour le Québec une période de croissance démographique rapide, soutenue par la forte fécondité des Canadiens français et l’immigration britannique. Entre 1790 et 1831, la population du Bas-Canada s’accroît au rythme annuel moyen de 31 ‰, taux inégalé depuis, passant de 161 000 à 553 000 habitants.

La région de Beauce-Etchemin-Amiante participe au mouvement général bas-canadien entre 1790 et 1850. Son évolution démographique au XVIIIe siècle et au début du XIXe est celle d’une région neuve. Alimentée par une natalité qui frise des niveaux records et comptant sur l’arrivée d’immigrants nombreux – les pionniers venus des régions voisines - la population croît à un rythme rapide et soutenu jusqu’aux années 1830. Après 1831, la croissance se poursuit, mais à une vitesse réduite. En dépit du ralentissement, il en résulte au milieu du siècle une structure démographique jeune, montrant un surplus d’hommes par rapport aux femmes, composée de familles nombreuses.

En comparaison avec le reste du Bas-Canada, la région fait ainsi excellente figure, pratiquement au même niveau que les Cantons de l’Est voisins qui, en pleine phase de peuplement, s’accroissent de 55 ‰ annuellement. C’est surtout la forte natalité, combinée à une mortalité modérée, qui contribue le plus à la croissance générale.
Croissance démographique et composantes de la croissance dans
la région deBeauce-Etchemin-Amiante, 1790-1852 (en ‰)
Année
Population
Croissance
annuelle (A)
Natalité
(B)
Mortalité
(C)
Accroissement
Naturel (D)
(D = B – C)
Accroissement
Migratoire (E)
(E = A – D)
1790
2 459
--
--
--
--
--
1825
13 851
51
48
20
28
23
1831
18 946
54
55
22
33
21
1844
26 177
25
54
18
36
-11
1852
32 147
25
47
17
30
-5
Sources : Effectifs : Recensements du Canada, 1831, 1852 et 1871 ; Naissances et décès : Recensement du Canada, 1871, vol. V, 2e partie, tableau 3.

Sur le plan culturel, la population régionale en 1831 apparaît homogène, du moins sur le plan religieux (le recensement de cette année n’indique pas l’origine ethnique). Elle est composée à 93 % de catholiques (tous Canadiens français sauf un nombre indéterminé d’Irlandais) ; les anglicans, presbytériens et méthodistes se partagent les 7 % restant. Cette homogénéité apparente cache des différences importantes à l’échelle locale. L’aire seigneuriale, tant le long de l’Etchemin que de la Chaudière, compte plus de 98 % de catholiques. Par contre, les cantons à l’ouest de la Chaudière (Leeds et Broughton) sont à 85 % de religion autre que catholique et les cantons de l’Etchemin (Frampton, Buckland et Standon), quoique à majorité catholiques, regroupent néanmoins près de 30 % d’anglicans et de presbytériens. Ces écarts dans la distribution spatiale des confessions reflètent les efforts des autorités bas-canadiennes pour établir des colons britanniques à la marge de l’aire seigneuriale au début du XIXe siècle.

L’évolution démographique de la région connaît un changement abrupt après 1831. La croissance ralentit de moitié, passant à 25 ‰ jusqu’en 1851. La Beauce-Etchemin-Amiante rejoint ainsi le Bas-Canada dans son ensemble. La chute de la croissance ne tient pas à des modifications dans les comportements reproducteurs : la natalité demeure élevée et la mortalité modérée. Ce sont les échanges migratoires qui expliquent le ralentissement démographique. Il y a dorénavant plus de gens qui quittent la région que d’autres qui viennent s’y établir, la perte atteignant 5 à 10 ‰ annuellement. L’évolution de la population régionale après 1831 modifie légèrement ses attributs en 1851. Si les Canadiens français forment le groupe le plus nombreux avec 82 % de l’ensemble régional, le portrait apparaît ici sensiblement plus diversifié. Les 18 % restant regroupent les natifs du Canada d’origine autre que française (soit des descendants des colons venus des îles britanniques : 10 %), les gens nés en Irlande (6 %), en Grande-Bretagne (1 %) et un petit nombre d’autres nationalités (dont une trentaine d’Allemands recrutés par Pozer à Saint-Georges).

En Beauce-Etchemin-Amiante en 1851, c’est d’abord la jeunesse de la population qui frappe. Plus du tiers des régionaux ont moins de 10 ans, 60 % ont moins de 20 ans. La rapport de masculinité (nombre d’hommes pour 100 femmes) pour l’ensemble est de 101,6. Il varie cependant de manière considérable selon les groupes d’âges : équilibré (autour de 100) pour les enfants et les adolescents, il y a surféminité chez les 20-29 (rapport de 95,3) et surmasculinité chez les 30 ans et plus (entre 106,0 et 115,8 pour les 30-69 ans ; 147,4 pour les petits effectifs de 70 ans et plus). Une partie du surplus d’hommes pour les plus de 30 ans est attribuable à la plus forte mortalité chez les femmes, dont plusieurs meurent des suites d’un accouchement.

Au total, au cours de la première moitié du XIXe siècle, l’évolution démographique révèle le passage d’un contexte de peuplement caractérisé par une augmentation rapide des effectifs humains à un contexte de maturation d’ensemble de la population, où la croissance est assurée principalement par l’accroissement naturel. La diminution du rythme d’accroissement touche surtout les seigneuries de la Chaudière et de l’Etchemin, dont l’occupation est plus ancienne et qui commencent à ressentir les effets de la raréfaction des possibilités d’établissement.

Après les années fastes d’avant 1830 et le ralentissement des vingt années suivantes, la région entre dans une longue période de croissance continue mais modeste qui s’étire de 1850 à 1960. À l’échelle régionale, l’époque pionnière est nettement révolue et la région n’est plus capable de retenir ses surplus naturels dont une bonne partie prend la route des États-Unis avant 1930. En même temps, si elle perd beaucoup de résidants par le jeu des échanges migratoires, elle en gagne néanmoins encore grâce au courant d’immigration qui se maintient pendant toute la période et qui alimente en partie l’avance du front pionnier, la croissance des nouveaux établissements miniers et l’émergence du réseau urbain régional.

Après les années fastes de la période 1750-1830, la croissance démographique régionale a sensiblement ralenti jusqu’en 1850. Le freinage s’accentue encore après 1870 : la croissance descend alors à près de 10 ‰ et, exception faite de la première décennie du XXe siècle, s’y maintient jusqu’aux années 1960.

Après l’intermède du début du siècle, l’évolution démographique de la région après 1911 reprend son rythme d’avant 1901 : les taux de croissance avoisine les 10 ‰ jusqu’en 1961. Au cours de ce demi-siècle, la situation régionale s’éloigne sensiblement de celle du Québec. Là, affichant des taux deux fois supérieurs à la région, la croissance bénéficie d’un côté de l’industrialisation massive fondée sur la mise en valeur des ressources forestières, minières et hydrauliques et, de l’autre côté, de la montée rapide de l’urbanisation. En Beauce-Etchemin-Amiante, comme dans les autres régions de la rive droite du fleuve, pas de rivières à grand débit où aménager des centrales hydroélectriques, pas de grandes villes où s’entassent travailleurs manufacturiers et des services.

Sous l’effet combiné des mouvements naturels (naissances et décès) et migratoires, la population régionale demeure assez stable au plan de la structure démographique, mais connaît de profonds changements dans sa composition. En effet, en vertu d’une natalité et d’une mortalité fléchissant lentement entre 1850 et 1960, l’accroissement naturel se maintient à plus de 20 ‰, assurant un constant renouvellement des groupes d’âges et conservant sa jeunesse à la région. L’âge moyen augmente d’à peine deux ans entre 1871 et 1951, passant de 21,8 à 24,0 ans. Les moins de 20 ans comptent pour près de 58 % de la population en 1871; en 1951, ils représentent encore plus de 52 % des régionaux. Sous ce rapport, la région se démarque du reste de la province : en 1951, l’âge moyen au Québec est de 27,1 ans, 44 % de la population ayant moins de 20 ans.

Au total, l’évolution de la population régionale entre 1850 et 1960 est marquée par une croissance modérée après 1870 et un solde migratoire négatif sur toute la période sauf dans la première décennie du XXe siècle. Cette croissance est soutenue par l’avance du front pionnier, actif principalement jusqu’à la Première Guerre mondiale, mais pesant de moins en moins lourd dans la répartition des effectifs de la région, ainsi que par la croissance des noyaux villageois, sensible surtout après la Deuxième Guerre. En raison des mouvements migratoires, la population s’homogénéise culturellement : les anglophones quittent la région en plus grand nombre que les francophones, conduisant à la prédominance marquée de l’élément canadien-français dès avant 1900.

Quelques références bibliographiques
(voir la bibliographie complète pour de plus amples informations)

KESTERMAN Jean-Pierre, Peter SOUTHAM et Diane SAINT-PIERRE (1998) Histoire des Cantons de l’Est, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 829 p. (collection « Les régions du Québec », 10)

LABERGE Alain (dir.) (1993) Histoire de la Côte du Sud. Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, 644 p. (collection « Les régions du Québec », 4)

ROUTHIER Bernard, SAVOIE Gabriel, VACHON Daniel (1977) Leeds. Canton, 1802; Saint-Jacques, 1902. Tome 1 : Historique et organismes. [Leeds, Fabrique Saint-Jacques], 357 p.

ST-HILAIRE Marc (1996) « Espace économique et espace social dans le Québec du XIXe siècle : de la vie de relations aux réseaux de sociabilité ». In Y. Frenette, M. Pâquet et J. Lamarre, dir., Les parcours de l’histoire. Hommage à Yves Roby, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval (collection CEFAN « Culture française d’Amérique »), pp. 175-194.