Gaspésie > Gaspésie (général) [1920 - 1981]

Édouard Lacroix: un Beauceron gaspésien

En Gaspésie, et plus spécifiquement à Carleton, l’entrepreneur d’origine beauceronne Édouard Lacroix développe, à partir des années 1920-1930, un complexe d’exploitation du bois qui ne disparaîtra qu’en 1981.

Édouard Lacroix voit le jour en 1889 à Sainte-Marie de Beauce, au Québec. À seize ans environ, il travaille en forêt comme bûcheron, draveur, mesureur, télégraphiste. Il fait mille et un métiers grâce auxquels il se familiarise avec toutes les facettes de l’industrie forestière. En 1911, il crée sa compagnie, La Maison Édouard-Lacroix, et fait le commerce du bois en Beauce et au Maine. À la veille des années 20, Édouard achète quelques moulins à bois dans sa région natale et des parterres de coupe dans Bellechasse. Il fonde ensuite la Madawaska Company en 1921 et signe des contrats d’approvisionnements avec les États-Unis. En 1926, pour stabiliser ses réserves de bois, il achète 232 000 acres de terre dans la Matapédia et bâtit, deux ans plus tard, la Madawaska Foundation Corporation basée à Causapscal, dont il confie la direction à son frère Charles. C’est à ce moment qu’il décide de prendre pied dans la Baie des Chaleurs.

Un contexte de concentration industrielle

Au début du XXe siècle, de grands propriétaires accaparent les limites de bois dans la Baie des Chaleurs. La famille Robitaille en possède par exemple à elle seule 1 642 kilomètres le long de la Bonaventure. Leurs activités de coupe génèrent nombre d’emplois dans la région, mais la transformation des billots s’effectue dans les moulins à scie de Bathurst, Dalhousie et Campbellton, au Nouveau-Brunswick. Par ailleurs, une concentration des actifs des compagnies de coupe forestière s’observe dans les années 1920. La Canadian International Paper est probablement la plus puissante organisation dans ce champ d’activités. Outre ses concessions à Gaspé, elle acquiert la Sainte-Anne-Lumber Company (Sainte-Anne-des-Monts), la Chaleur Bay Mills et la Fraser Company, ces deux dernières compagnies possédant en 1926 leurs parterres de coupe dans le secteur Ristigouche. La New Richmond Lumber Company assure de la même manière son monopole sur les deux rivières Cascapédia et la Bathurst Power and Paper Company a depuis 1914 la main haute sur une grande partie du bois de la Bonaventure. La Dalhousie Lumber Company possède quant à elle les parterres de la Matapédia.

Les débuts d’Édouard Lacroix en Gaspésie

Édouard Lacroix
Édouard Lacroix
Crédit : Magazine Gaspésie - Gaspésie, no 108 (décembre 1989), page couverture
Gaspésie (général) []
Il semble donc y avoir peu de place pour Édouard Lacroix à son arrivée en Gaspésie, ce dernier se heurtant à un mouvement de concentration industrielle généralisé. Il a cependant compris le jeu des fusions et procède à son tour à l’achat de petites compagnies de bois. John et David Champoux de la Chaleur Bay Mills, qui possèdent des limites sur la rivière Milnikek, ainsi que la Ristigouche Log Driving Boom Company et la Montreal Trading Co, lui cèdent alors leurs baux forestiers dans le canton de New-Richmond. Fort de ces réserves forestières, l’entrepreneur beauceron fait construire en 1927-28 des installations de sciage à Causapscal et, dès l’année suivante, alors que la Crise économique sévit, 500 travailleurs sont à pied d’œuvre. Il concentre alors dans ses mains 927 milles carrés de terres boisées qu’il confie à sa subsidiaire, la Matapedia Lumber Company, fondée en 1930.

Alors qu’il a d’importantes commandes de bois de construction qu’il peine à honorer, nécessitant l’expansion de ses compagnies, il porte avec intérêt son attention sur la Baie des Chaleurs où se trouve encore un secteur non touché par les grandes compagnies, celui de Carleton-Nouvelle. Par ailleurs, la Canadian International Paper lui offre un échange de service, soit emprunter ses routes forestières contre le droit d’usage de ses moulins à Ristigouche et Nouvelle. Lacroix, qui profite de l’occasion, doit cependant, pour acquérir la capacité de sciage dont il a besoin, se doter d’un nouveau moulin qu’il décide d’établir entre Pointe-à-la-Garde et Carleton. Le site idéal doit être bien centré par rapport aux rivières Nouvelle, Escuminac et Grande-Cascapédia, par lesquelles les billots seront acheminés; il doit également se situer près d’un village et du chemin de fer pour la main d’œuvre et l’expédition du bois; enfin, il lui faut être servi par des approches en eau profonde et présenter un terrain assez vaste pour ses installations. Son fils raconte, dans une monographie familiale non publiée, comment un bon matin de l’été 1927, Édouard fixe finalement son choix : en lançant, au cours d’une promenade à Carleton, un copeau de bois à l’eau, il constate que le morceau revient à la rive et en déduit que la marée montante aiderait les billots à entrer dans le barachois et les pousserait ainsi jusqu’à son moulin.

La construction à Carleton

Pendant l’année 1928, alors que ses hommes achèvent ses installations à Causapscal, il achète les espaces situés sur le barachois de Carleton, avec les droits d’utilisation du cours d’eau et d’écluse pour la flottaison du bois. La construction de son usine de sciage peut alors avoir lieu en octobre. La compagnie Keegan, une firme étrangère installée à Carleton depuis 1890, ayant accepté de se défaire de ses installations, il les démonte et obtient ainsi dix-neuf wagons de chemin de fer remplis de matériel utile à son nouveau projet, comprenant bois de charpente, chaudières à vapeur, machineries de sciage, planeurs, briques à feu, courroies, etc.

Le complexe de la Madawaska comprend un moulin à scie, un moulin à copeaux, une chambre pour les bouilloires, des ateliers de réparation, une forge, un convoyeur, un brûleur, un bureau et une maison de pension pouvant accueillir 130 hommes. En plus, une multitude de constructions annexes entourent le moulin. Un système d’arrosage avec tuyauteries étendues sur presque cinq kilomètres, avec bornes-fontaines, rend les installations sécuritaires. Un réseau privé de voies ferrées rejoint la ligne du Chemin de fer de la Baie des Chaleurs avec des embranchements pour le planeur, le moulin à scie et le moulin à copeaux. Le moulin à scie, construction imposante, comporte deux étages, de 64 mètres de long sur 18,5 mètres de large. Un monte-billots part du barachois et surplombe la construction jusqu’au centre du moulin. La capacité de production de ce dernier est phénoménale. Les installations de Lacroix peuvent couper 150 000 pieds de bois en dix heures, ce qui représente la production d’un moulin artisanal en une saison. L’ensemble de l’usine est évalué à 34 330 $. Pendant le temps de la construction, les employés de la Madawaska Corporation coupent vingt trois millions de pieds de bois destinés à Carleton de sorte que les opérations peuvent commencer sans retard.

Charles Lacroix, frère d’Édouard, gère les opérations locales connues sous la raison sociale de Bois Lacroix Limitée pendant plus de douze ans puis laisse sa place, en 1943, à André Lacroix, fils d’Édouard. Celui-ci s’établit à Carleton dont il devient le maire à la fin des années 1940. Sa compagnie est d’un apport économique important pour la région. La scierie emploie en effet à ce moment 200 hommes par année, sur une période de six mois et demi. Le revenu des fermiers en salaires, selon une étude du ministère des Affaires municipales, de l’Industrie et du Commerce menée en 1937, augmente de vingt pour cent. À ce moment, la Madawaska coupe vingt-cinq millions de p.m.p. à partir de ses limites, une augmentation de cinq millions de p.m.p. par rapport à l’année précédente. Soixante-cinq pour cent de son bois part pour l’Angleterre, trente pour cent est destiné au marché canadien et le reste est envoyé aux États-Unis.

L’entreprise de la famille Lacroix à Carleton garde ses portes ouvertes pendant plus de quarante ans. Les installations, modernisées au début des années 1960, expédient 21 millions de pieds de bois en 1964 et continuent sur cet élan pendant une quinzaine d’années, après lesquelles ses réserves s’amenuisent. La compagnie ferme définitivement ses portes en 1981 alors qu’il reste soixante-cinq ouvriers à son emploi. Les Lacroix auront travaillé à Carleton tant et aussi longtemps que la forêt aura pu les alimenter.

Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant,
Gaspé, le 8 août 2002

Bibliographie :

BEAUPRÉ, Marie et Guy MASSICOTTE. « Édouard Lacroix : L’aventure gaspésienne ». Gaspésie, vol. XXVII, no 4 (décembre 1989), p. 10-23.

DESJARDINS, Marc, Yves FRENETTE Jules BÉLANGER. Histoire de la Gaspésie. ( Montréal ), Boréal Express / I.Q.R.C., ( 1999 ). 797 p., cartes, ill.

GRANDMAISON, Jean. Les pionniers de l’entrepreneurship beauceron. Québec, Les Éditions de la fondation de l’entrepreneurship, 2000. 165 p., ill.

LANDRY, Michel et Laval Lavoie. Histoire de Carleton - Tracadièche - 1756-1996. Saint-Laurent, Septentrion, 1997. 334 p., cartes, ill.


 

 

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