Gaspésie > Gaspésie (général) [1700 - 1800]

Les Micmacs aux XVIIIe et XIXe siècles. Traditions versus modernité

Les structures sociales et politiques des Micmacs répondent à leurs besoins. On y observe même des caractères avant-gardistes.

Une population en expansion

En conformité avec leurs habitudes de vie, les Micmacs de la Gaspésie s’éparpillent, au cours de l’année, en forêt ou le long de la mer de sorte qu’il a toujours été difficile de les dénombrer. Un recensement de Ristigouche indique qu’en 1760 ils sont environ 350 individus. Ce chiffre laisse croire, au premier abord, à une importante diminution de la population indigène depuis l’arrivée des Blancs. Il faut savoir cependant que les représentants de la Couronne ne sont pas parvenus à recenser les groupes micmacs partis chasser en forêt. Il ne s’agit donc là que d’une donnée partielle.

En 1811, le groupe micmac de Ristigouche se scinde en plusieurs petites communautés. Certaines prennent le chemin du Nouveau-Brunswick et d’autres s’installent au Québec. Quelques familles se dirigent à l’embouchure de la Cascapédia où le gouvernement leur accorde des terres en 1833 et forme une réserve quelques années plus tard. D’autres gagnent la baie de Gaspé. Ils y sont moins nombreux et occupent plusieurs sites successifs : le fond de la rivière York, le banc de sable de Douglastown, la Pointe-aux-Morts (Cap-aux-Os), sur la rivière Dartmouth, puis Pointe-Navarre, près de Saint-Majorique. Un visiteur de marque, Richard Bonnycastle, rapporte que ces treize familles micmaques, séparées de celles de la Baie des Chaleurs, vivent toujours dans des wigwams à la manière de leurs ancêtres, mais qu’elles sont déjà, en 1841, sur la voie de l’assimilation. D’autres groupes sont aussi éparpillés dans la péninsule, dont un rencontré en 1833 par l’arpenteur Joseph Hamel le long de la rivière Tartigou, près de Matane. Dans les années 1840, deux autres campements rassemblent quelques centaines de Micmacs près des installations de la famille MacNider, sur les bords de la Métis.

Territoire et structure familiale

Le territoire est étroitement lié à la structure familiale chez les Micmacs. Le chef de la tribu réserve à chaque famille le bassin hydrographique d’une rivière. Comme ces étendues varient suivant le relief, le Grand Sagamo détermine le partage de la forêt d’après le nombre d’individus qui la composent. Il faut environ vingt-cinq kilomètres carrés par personne pour qu’un groupe s’assure de conditions de vie décentes. Il doit, par conséquent, tenir compte de la capacité d’accueil du milieu naturel.

La tribu micmaque qui occupe le territoire de la Gaspésie au XVIII[e] siècle et dans le premier tiers du siècle suivant compte plus ou moins 500 personnes. Ses membres se réunissent une fois l’an à Ristigouche pour fêter la Sainte-Anne. Cette rencontre est l’occasion d’indiquer ou de confirmer à chaque famille le territoire qui lui est imparti. Le terme famille doit être compris au sens large du mot, c’est-à-dire qu’elle englobe enfants, parents, grands-parents, oncles, tantes et cousins. En général, chaque famille se subdivise d’elle-même en sous-groupes de quatre à douze personnes pour passer l’hiver en forêt et se retrouve au printemps en des points préalablement fixés près du bord de la mer. Chaque chef de famille peut s’attacher quelques indigents, orphelins, veuves ou vieillards dans le besoin. C’est là une forme de protection et de soutien social volontaire.

L’organisation politique

Chaque province du pays micmac, ou Migmagi, n’abrite qu’une seule tribu. L’une d’elles occupe la Gaspésie, un territoire qui s’étend depuis la rivière Ristigouche jusqu’à la rivière Métis, du côté nord de la péninsule. Elle partage avec les autres tribus des Maritimes une langue, encore qu’il s’y trouve des différences, et une histoire et des coutumes communes, mais qui se veulent en même temps distinctes. L’autorité chez les Micmacs de Gaspésie, comme chez les autres Micmacs, est assurée par les hommes. En d’autres mots, il s’agit d’une société patriarcale, mais cela ne signifie pas pour autant que les femmes sont écartées des processus décisionnels. Le missionnaire récollet Chrétien Le Clercq signale que les femmes âgées ont au moins le droit de parole au conseil de bande.

Le chef micmac ne possède pas une autorité universelle. Il est d’abord choisi pour ses qualités de chasseur, sa dignité, son dépouillement, sa générosité et une combinaison de plusieurs autres critères qui ont tous en commun de déterminer l’homme le plus apte à assurer la survie de la tribu. Mais, par dessus tout, écrit Le Clercq, il doit être l’aîné de quelque puissante famille. Évidemment, l’âge ou des incapacités physiques conduisent à un autre choix s’ils affectent son leadership. Le poste peut devenir héréditaire dans la mesure où les fils affichent les qualités requises. Par exemple, le chef Joseph Glaude, de Ristigouche, qui avait autorité sur les sagami (chefs) de la péninsule gaspésienne dans les années 1760, était fils et petit-fils de chefs micmacs qui lui avaient montré la voie.

La condition féminine

Le monde micmac est dominé par l’homme, mais les femmes ne sont pas pour autant écartées. Elles ont une place déterminée dans le wigwam et ce dès leur jeune âge. Les adolescentes doivent aider leur mère, apporter de l’eau, entretenir le feu, préparer les peaux. Quand vient le temps de se marier, le soupirant est choisi parmi les membres d’une autre famille pour éviter les problèmes de consanguinité. Il doit demeurer une années chez le futur beau-père et lui prouver sa capacité à pourvoir aux besoins de sa future épouse. Un homme marié peut avoir plusieurs femmes. La maîtresse est celle qui a le premier garçon, ce qui lui confère une autorité sur les autres épouses. Cependant, il s’agit d’une coutume qui pourrait ne pas avoir perduré jusqu’aux années 1800. La finalité du lien matrimonial est d’avoir une progéniture pour assurer la survie de la famille et concevoir des enfants hors mariage n’équivaut pas à un déshonneur pour le couple. Les garçons ou filles naturels sont gardés par la famille de la mère et deviennent le signe d’une grande fertilité. En cas de décès du père, c’est encore du côté maternel que les enfants sont placés. Enfin, le divorce, bien qu’il soit rare dans la société traditionnelle micmaque, est permis. En effet, pourquoi demeurer ensemble et se faire souffrir, arguent les Micmacs auprès des missionnaires qui réprouvaient cette coutume.

Les effets de la modernité

La formation d’une société et d’une culture euro-canadiennes, et la volonté grandissante qu’ont les Euro-Canadiens d’assimiler les Amérindiens, contribuent à l’érosion des us et coutumes micmaques à partir des années 1800. Leur habitat, temporaire et dispersé, répond à des impératifs incontournables, comme celui de se trouver un nouvel emplacement plus riche en faune. Il reste, cependant, que la société indigène entre dans une phase de transition et cela apparaît dans la description que les observateurs de l’époque font du village de Ristigouche. Aux wigwams à forme allongée et les tepees à forme conique, plantés à travers les arbres abattus et les souches, s’ajoutent, à partir du début des années 1840, des cabanes de planches. L’habillement, disparate, fait montre d’une influence euro-canadienne de plus en plus importante. Plusieurs hommes portent des chapeaux et des culottes à la canadienne; les femmes se vêtent de tissus de coton. Jean-Baptiste Ferland, qui visite Ristigouche en 1836, et Bonnycastle, de passage à Gaspé quatre ans plus tard, ont ainsi peine à reconnaître dans leurs vêtements les habits d’autrefois : « Le costume de leurs ancêtres commence à être mis de côté par les hommes ». Enfin, la langue ancestrale prend du recul. Même si François Coundeau, fils et petit-fils de chefs micmacs, s’adresse à l’évêque de Québec en micmac en 1836, les langues anglaise et française commencent à être parlées couramment par les indigènes de la région.

Bref, la culture micmaque des XVIIIe et XIXe siècles est en transition. D’un côté, perdure une tradition sociale qui a encore une forte emprise sur les habitudes de vie et les valeurs des Micmacs. De l’autre, le contact de plus en plus constant avec la culture des Euro-Canadiens impose un renouveau, une modernisation, qui sont difficilement évitables, comme en rendent compte les transformations dans l’habitat et le vêtement.

Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant,
Gaspé, le 6 juillet 2002

Bibliographie :

BONNYCASTLE, Richard. The Canadas in 1841. Vol. 2. London (England), Henry Colburn Publisher, 1841.

FERLAND, Jean-Baptiste. La Gaspésie. Québec, Imprimerie A. Côté, 1877. 300 p.

LE CLERCQ, Chrétien. New Relation of Gaspesia. Présentée par W.F. Ganong. Toronto, Champlain Society, l9l0. XI, 452 p., ill., cartes, 25 cm. (Champlain Society Publications, V).

MIMEAULT, Mario. Guide de formation pour les animateurs-interprètes du village micmac Gespeg. Gaspé, Conseil de Bande Micmac de Gaspé, 1996. 152 p., cartes, ill.

MIMEAULT, Mario. « Le vocabulaire micmac de Joseph Hamel – Partie 1 : Contexte linguistique et milieu de vie ». L’Estuaire, vol. XXIV, no 2 (juin 2001), pp. 10-21.


 

 

Encyclobec a bénéficié de l'aide financière du Fonds de l'autoroute de l'information
Ministère de la Culture et des Communications

© 2003 Encyclobec