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La flibuste

La flibuste ou le brigandage sur mer est une manière de gagner sa vie… Plusieurs Canadiens, liés de maintes façons avec la Gaspésie, s’y sont livrés entre 1660 et 1760.

Il y a de nombreuses manières de gagner sa vie en mer. La plus courante en Nouvelle-France est la pêche à la morue. La navigation côtière entre l’Acadie, Québec et Terre-Neuve permet aussi à plusieurs capitaines de tenir la mer pendant des années. De même, la navigation au long cours ouvre plusieurs horizons. La famille Denis de Bonaventure, les Morin de la Baie des Chaleurs, Georges Lefebvre de Pabos, Jean Barré de Grande-Rivière sont quelques-uns des personnages à avoir connu une longue carrière dans ce domaine. Une des avenues des plus aventureuses sur mer est certainement celle de la flibuste, le brigandage sur mer. D’autres parleront de corsaires, terme plus noble pour désigner des bâtiments armés en course pour faire la chasse aux navires marchands d’un pays ennemi. Plusieurs Canadiens, liés de maintes façons avec la Gaspésie, s’y sont livrés.

L’aval de Talon et Frontenac

Il existe en fait une nuance importante entre flibustier et corsaire. Le premier est un pirate, un hors-la-loi qui pille les bateaux pour son compte ou celui d’associés. Le corsaire est un capitaine qui reçoit une lettre d’autorisation de son gouvernement pour armer en course, c’est-à-dire aller à la chasse à l’ennemi en toute légalité. La formule n’est pas sans déplaire à l’intendant Talon. Se plaignant en 1667 de la présence espagnole dans le golfe Saint-Laurent, il propose ni plus ni moins au Ministre des colonies d’employer l’un des navires appartenant à Charles Aubert de la Chesnaye à cet effet. Trente ans plus tard, Frontenac est approché par des marchands de Québec désireux d’en découdre avec des corsaires de Boston qui patrouillent l’estuaire du Saint-Laurent. Pragmatique, et d’autant intéressé que ces personnes veulent bien assumer les frais de l’expédition, il accepte de leur fournir des munitions et même des soldats de la Marine pour faciliter l’armement de leurs bateaux. De ces marchands dont Frontenac tait le nom, il y a François Aubert, dont le père fut un temps co-seigneur de Percé, et Charles Perthuis, un marchand intéressé aux pêcheries gaspésiennes.

De quelques expériences

La course
La course
Détail d’une carte de Willem Barents, 1598
Crédit : Archives nationales du Canada
Gaspésie (général) []
Bien d’autres personnes déjà impliquées dans le commerce maritime se laissent tenter par la course à l’ennemi. Joseph Riverin, frère de Denis Riverin et marchand forain à ses heures, s’associe en 1707 avec Guillaume Gaillard et Alexandre Le Neuf de Beaubassin pour affréter le Notre-Dame de Victoire et l’envoyer à la flibuste, et ce sous le commandement de Thomas Moore, un Irlandais établi à l’île d’Orléans. Jacques-François Morin dit Bonsecours, qui était à cette époque pêcheur au Mont-Louis, et qui devient par la suite navigateur avec plusieurs de ses frères, y trouve aussi un intérêt. En 1713, il possède son propre navire corsaire, le Trompeur, avec lequel il fait plusieurs prises aux mains des Anglais.

Joseph Dugas

Si les gens de Saint-Malo, en France, et de Jersey, sur les côtes de Bretagne, comptent dans leurs rangs plusieurs corsaires célèbres, il existe aussi quelques carrières bien menées en ce domaine parmi les navigateurs de la Gaspésie et de l’Acadie. Ce trouve le cas de Joseph Dugas, qui accepte mal la chute de Louisbourg en 1758. Réfugié à Québec, il demande et obtient des autorités de la Nouvelle-France une commission de corsaire, après quoi il part à la course aux ennemis dans la golfe. Installé à Richibouctou, puis réfugié dans la Baie des Chaleurs, il se retrouve en 1760 à la tête de la milice locale. Il rejoint les hommes de François-Gabriel Dangeac à la Petite-Rochelle en même temps que Joseph Leblanc dit le Maigre. Ce dernier, lui-même corsaire, revenait d’ailleurs « d’une croisière avantageuse contre les bâtiments marchands ennemis ».

Les deux hommes continuent d’harceler les troupes navales britanniques dans le golfe Saint-Laurent même après que Dangeac ait mis bas les armes le 30 octobre de cette même année. En association avec un autre corsaire, Alexis Landry, et le même Joseph Leblanc, sinon de concert avec eux, on ne sait trop, il donne la chasse aux navires ennemis avec deux petites chaloupes de vingt tonneaux chacune jusque dans la baie de Gaspé. Leurs actions rendent la navigation si hasardeuse pour les Britanniques dans ces endroits que le gouverneur de Nouvelle-Écosse envoie en 1761 un détachement de soldats pacifier la Baie des Chaleurs. Roderick McKenzie, l’officier responsable, capture et amène les chefs de file acadiens, dont Dugas à Halifax. Pourtant, ce dernier trouve encore le moyen d’embêter les Anglais en prenant le contrôle du navire qui l’amenait.

Léon Roussy

La carrière d’un autre flibustier, Léon Roussy, d’origine basque celui-là, compte probablement parmi les plus brèves du régime français, mais peut-être aussi parmi les mieux documentées. Roussy commence d’abord par détrousser un beau-frère qui lui confie au début des années 1750 un navire, Le Jeune Léon, avec toute sa cargaison. Malheur lui en pris. Passé des Antilles à la Nouvelle-France avec une cargaison de 290 000 livres, Roussy ne retournera jamais les bénéfices de la vente de cette cargaison à son proche parent. Devenu par la suite un armateur, il se livre à partir de 1756 à un transport de marchandises entre Québec et Louisbourg pour le compte de marchands locaux. Dès lors, il fait souvent des voyages en association avec Pierre Jehanne et Henry Mounier, deux marchands de Québec, et Jean L’Échelle, de Montréal. Le climat politique se prête toutefois mal au commerce intercolonial. En effet, les incursions des brigands anglais contribuent à en accentuer les risques. La flibuste devient ainsi aux yeux de Léon Roussy la meilleure solution à ce problème. Il convainc en 1758 les trois marchands cités ci-dessus à s’associer avec lui dans la course aux navires ennemis. La proposition plaît d’ailleurs à ce point à ses amis que Denis Le Gris, un marchand de Grande-Rivière, en Gaspésie, se joint à eux. Ils réussissent peu après à prendre le Philip au large de Gaspé.

Au moment où il retourne en mer au printemps 1759, année de la chute de Québec, affluent sur le fleuve de nombreux navires anglais en route pour Montréal ou bien en maraude dans la Baie des Chaleurs et le golfe Saint-Laurent. Peter Du Calvet, fonctionnaire britannique qui rencontre Léon Roussy quelques années plus tard, a consigné une partie des événements qui sont survenus. Arraisonné par un navire anglais pendant sa course dans le fleuve, le flibustier basque profite de désordres parmi les membres de l’équipage adverse pour s’emparer de leur navire. Sachant, cependant, l’incapacité dans laquelle il se trouve de conserver sa liberté bien longtemps, il conduit le bateau dans la baie de Gaspé et se réfugie auprès des Micmacs qui s’y trouvent jusqu’à ce que la paix revienne.

Tous ces gens si résolument opposés à l’Angleterre et à la Nouvelle-Angleterre ne mettent pas automatiquement fin à leurs excursions contre l’ennemi à partir du moment où la Nouvelle-France passe entre les mains des Anglais. Plusieurs continuent en effet de harceler les navires anglais dans le golfe. Leur menace est à ce point réelle pour la tranquillité du commerce dans ce secteur et aux abords des eaux gaspésiennes que le gouverneur Murray songe, à l’instigation du gouverneur de la Nouvelle-Écosse, à envoyer des soldats pour tranquilliser les esprits. Du Calvet, qui reçoit à l’été 1761 la mission d’aller dénombrer la population de la région, ramène avec lui trois goélettes pleines d’Acadiens à Québec. Finalement, Roussy, Dugas, Leblanc et les autres se sont peut-être installés dans la Baie des Chaleurs et en Acadie, ou encore, ils ont pu rejoindre les colonies françaises de Saint-Pierre et Miquelon.

Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant,
Gaspé, le 3 août 2002

Bibliographie :

ARCHIVES NATIONALES DU CANADA, MG1, Série C 11 A, Vol. 2, transcriptions : Québec, 27 octobre 1667, Talon au Ministre, p. 513.

DESJARDINS, Marc, Yves FRENETTE Jules BÉLANGER. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.

LEE, David. « Gaspé 1760-1867 ». Lieux historiques Canadiens – Cahiers d’archéologie et d’histoire, no 23. Ottawa, Parcs Canada, 1975. Manuscrit. p. 164.

ROY, Pierre-Georges. Rapport de l’archiviste de la Province de Québec 1928-29… : Québec, 15 octobre 1698, Frontenac au Ministre.

POTHIER, Bernard. « Joseph Dugas ». Dictionnaire biographique du Canada. Québec, Presses de l’Université Laval, 1980. Vol. IV, pp. 257-259.

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