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Gaspésie > Gaspésie (général) [1770 - 1860]
La menace américaine
Les pêcheurs américains sont omniprésents en Gaspésie au XIXe siècle. Il y affrontement avec les pêcheurs gaspésiens et même sac de leurs installations.
Soumis aux vents et aux marées, aux prises avec un milieu naturel souvent ingrat, les pêcheurs de la Gaspésie se seraient probablement passés volontiers du voisinage des pêcheurs étrangers qui leur causent fréquemment des ennuis. Et en particulier de celui des Américains qui se font omniprésents dans la région au cours du XIX[e] siècle. Leurs visites tournent souvent à l’affrontement ou à la mise à sac des installations des pêcheurs locaux.
Les antécédents
La présence américaine en Gaspésie remonte aussi loin qu’aux années 1770 et 1780. Les morutiers de la Nouvelle-Angleterre jouissent alors d’un libre accès aux côtes gaspésiennes en raison d’une absence totale de législation ou d’entente entre les deux colonies. Pendant la Guerre d’indépendance américaine, en 1778, des corsaires détruisent les établissements des marchands jersiais et canadiens de la Baie des Chaleurs, pillant les stocks de poisson et rançonnant les personnes. Cela contribue progressivement à créer chez eux un sentiment de propriété qui les pousse à réclamer en 1780 l’exclusivité des grèves de la Pointe-Saint-Pierre, à l’entrée de la baie de Gaspé. En 1782, ils s’en prennent aux installations de pêche de Percé, Gaspé, Barachois et de la Malbaie. Ils agressent Felix O’Hara, le représentant du gouvernement, qui tente de les éloigner avec la milice locale.
En 1818, un traité de pêche signé au nom du Canada laisse aux Américains le libre accès au golfe Saint-Laurent, mais il fixe la zone côtière à 5,6 kilomètres du littoral. Il s’agit-là du territoire de pêche que les petites barques gaspésiennes exploitent principalement à cette époque. Cette mesure doit donc en principe tenir les pêcheurs américains loin des côtes et de la ressource. Ils ne peuvent aborder la rive qu’en cas d’absolue nécessité. Pourtant, en 1820, des morutiers américains viennent acheter à gros prix le poisson des pêcheurs de Percé en dépit des clauses du traité qui leur interdit de toucher terre. Ils ne reculent que devant la détermination de John Le Boutillier, agent de la compagnie Robin.
Une concurrence embarrassante
En 1848, les Américains envoient dans la seule région du Labrador plus de 150 goélettes de 100 tonneaux chacune. À raison de deux expéditions de pêche par année, ils soutirent des bancs de ce secteur au-delà de 4 500 000 quintaux de morue. Et ils ne s’en tiennent pas qu’à cette espèce. « Les Américains ont aussi détruit le Maquereau sur les côtes de Gaspé où on a été dix ans sans en pêcher; il n’y a que deux ou trois ans qu’on a recommencé à en prendre », rapporte un représentant de la presse écrite de cette époque.
Les pêcheurs de la côte nord de la Gaspésie voient les navires américains s’approcher davantage des côtes et empiéter d’année en année sur leurs lieux de pêche. Il leur faut même risquer leur vie au début des années 1850, car ils doivent se rendre à plus de cinq ou six milles au large des côtes pour trouver du poisson. Leurs barques non pontées ne sont pas conçues pour aller pêcher aussi loin et, s’ils veulent se rendre sur les bancs, il leur faut consacrer une semaine de travail, soit trois jours au voyage et seulement deux à la pêche.
Une bousculade néfaste
| | Traité des pêches entre la Grande-Bretagne et les États-Unis Crédit : Archives nationales du Canada Gaspésie (général) [] | De plus en plus hardis, les Américains pressent les Gaspésiens jusque dans leurs havres de pêche. Un soir de 1860, plusieurs de leurs goélettes mouillent dans l’anse du Grand-Étang. Ils sont si près de la côte, raconte le docteur Pierre Fortin dans un rapport, qu’ils déchirent et emportent une partie des rets à hareng que le propriétaire de l’établissement, Michel Lespérance, avait tendus pour faire provision de boëte (appâts) pour le lendemain. Lespérance leur fait des remontrances en leur rappelant les clauses du traité de 1818 et celles de la toute nouvelle entente signée entre le Canada et les États-Unis en 1858, mais il ne récolte que les sarcasmes. Les équipages étrangers ne déplacent leurs bateaux que lorsque l’entrepreneur canadien les menace de revenir avec ses 150 hommes et leurs fusils.
« Les équipages américains, raconte le commandant de La Canadienne, se montrent cette année-là (1860) particulièrement frondeurs, voire même d’une insolence sans borne. On se plaignait des dégâts commis sur mer, bris de filets, stocks de morue massacrés, souillage des lieux de pêche par le versement de déchets. Mais pis encore, ils se rendent à terre par bandes de quinze, vingt et trente hommes, passent dans les champs ensemencés, entrent dans les maisons de habitants sans leur accord et les insultent de la manière la plus grossière ».
Fortin relève ces exactions au Mont-Louis et surtout à Grande-Vallée, mais, le 15 juillet 1860, vingt-quatre goélettes américaines mouillent dans l’anse de La Madeleine. Entre 300 et 400 pêcheurs étrangers se trouvent donc à cet endroit à ce moment, contre une soixantaine de Canadiens. Les dégâts qu’ils causent à la maison d’un pêcheur parti en mer sont tels que des grands travaux devront être effectués pour la rendre habitable avant l’hiver. Dans le village voisin de Grande-Vallée, Pierre Déry, un pêcheur de l’endroit, raconte que le 24 juillet au matin, la goélette la Cameron de South Port a passé sur ses filets à harengs en sortant de la baie, en déchirant un et emportant l’autre. Auguste Richard voit, pour sa part, certains d’entre eux lui enlever sa morue sur les vigneaux sans pouvoir réagir en raison de leur grand nombre. Ils ont ensuite pris possession de son huile de foie de morue, qu’ils ont mise sur leurs bottes pour les graisser. Un geste à l’évidence gratuit. Le même jour, la goélette Isa C.L. Puffer de Gloucester passe sur les filets de Noël Cloutier; quant à François Joncas, il voit un bateau partir avec le sien accroché à la guibre (pièce de l’étrave).
Évidemment, tous les navigateurs américains ne se conduisent pas de cette manière, mais les rapports du docteur Fortin font souvent état d’accrochages du genre autant sur la côte du Labrador qu’aux Îles-de-la-Madeleine, des endroits moins habités et où il est, par le fait même, plus difficile d’offrir une résistance à une quelconque forme d’agression. Peut-être que cette agressivité découle de l’appui que l’Angleterre accorde alors aux États du sud dans leur lutte pour la sécession d’avec les États du Nord des États-Unis. La protection offerte par des navires de la flotte britannique a néanmoins permis de garder un certain ordre dans les eaux du golfe Saint-Laurent. Cependant, leur retrait en 1852, puis leur remplacement par un seul et unique navire, La Canadienne du docteur Fortin, rend alors la tâche beaucoup plus difficile. La régularité des voyages de ce dernier autour du golfe Saint-Laurent et dans la péninsule gaspésienne dans les années suivantes ramènera l’ordre, mais il faudra du temps.
Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant
Gaspé, le 25 août 2002
Bibliographie :
DESJARDINS, Marc, Yves FRENETTE Jules BÉLANGER. Histoire de la Gaspésie. (Montréal), Boréal Express/I.Q.R.C., (1999). 797 p., cartes, ill.
FORTIN, Pierre. Rapport annuel de Pierre Fortin, magistrat commandant l’expédition pour la protection des pêcheries dans le golfe Saint-Laurent pendant la saison de 1861. Journal de l’Assemblée législative du Canada, année 1862.
MIMEAULT, Mario. « La côte de Gaspé de 1850 à 1867 – Le problème des Américains ». Relais des Arts, décembre 1990, pp. 26-28.
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