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Vivre au féminin

Entre les XVIIe et XXIe siècles, la condition des femmes gaspésiennes s'est améliorée. Elles s'occupent aujour'hui d'activités exigeant un fort esprit d’entrepreneurship.

Au cours des dernières décennies, a émergé un champ consistant à faire l’histoire de la condition féminine. En Gaspésie, sous le régime français, soit les XVIIe et XVIIIe siècles, les femmes comme les hommes jouissent généralement d'une pauvre condition matérielle, du moins quand on la compare à celle de nos contemporains. Au XIXe siècle, bien que la femme ne possède toujours pas les mêmes droits que l’homme, son statut s’améliore. Aujourd’hui, comme dans bien d’autres parties du monde, elle est devenue son égale et plus rien ne lui interdit de faire carrière.

Vivre au féminin sous le régime français

Le monde des pêches sous le régime français est un monde d'hommes et les femmes y sont rares. Certaines statistiques en témoignent. En 1758, les soldats du général Wolfe capturent à Gaspé trente et un hommes et trois femmes, soit une proportion d'une femme pour dix hommes. Les mariages sont, en conséquence, précoces et les hommes courtisent assez tôt les jeunes filles pour éviter de demeurer célibataires. Quand Michel Arbour se marie à Barbe Morin au Mont-Louis en 1699, son épouse n'a que treize ans alors que lui en a vingt-trois.

Une femme qui perd son mari, à cette époque, doit trouver un autre compagnon car il n'existe aucune forme d’aide pécuniaire pour la soutenir. L'empressement de Louise Boudot à convoler de nouveau en justes noces en 1762 l'a ainsi conduite, bien malgré elle, à la bigamie. Mariée en 1754 à Guillaume Suderland, un pilote de métier, elle croyait avoir perdu son époux au cours des combats qui avaient eu lieu pendant la prise de Québec. Divers témoignages affirmaient, d'ailleurs, qu'il avait été coupé en deux par un boulet de canon. Elle épouse donc Pierre Auchu en 1762 pour voir réapparaître Suderland deux ans plus tard à Gaspé. La vie est donc souvent faite de dépendance pour les femmes.

Cependant, si elles ne peuvent trouver appui dans leur famille, elles doivent se débrouiller seules, surtout quand les maris sont partis au loin. En 1680, Marie Martin était venue s'installer dans la Baie des Chaleurs avec son époux. Après dix années de dur labeur, alors que la fortune familiale est reconstituée, son mari décède. Ses enfants devenus adultes, il ne lui reste plus aucune aide dans ce milieu isolé et son fils Pierre, qui travaille pour la compagnie du Mont-Louis, doit la prendre à sa charge. Autre exemple, Anne Le Manquet, la femme de Jean Barré, demeure en 1758 à Grande-Rivière. Le couple a trois enfants dont l'un est déficient mental, mais elle ne l'abandonnera jamais. Son conjoint est absent lors du passage des Anglais cette année-là et, bien qu'âgée de cinquante-six ans, elle prend le bois avec sa famille pour leur échapper et se rend jusqu’à Québec à pied.

Même si le mariage est heureux, la maternité est souvent porteuse malheurs. Le cas de Marie-Anne Pelletier, dont le mari pêche pour le compte de Pierre Revol à Gaspé, en est une illustration. En 1758, alors qu’elle n’a que seize ans, elle perd son mari. Mère d'un garçon de deux ans, d’un jeune bébé et enceinte d'un troisième enfant, elle est capturée par les Anglais. Elle perd l’un de ses enfants à son arrivée à Saint-Malo, où ils ont été déportés. Qui plus est, elle a, pendant la traversée, accouché d'un enfant mort-né.

Sous le régime britannique

Tous ces exemples illustrent le fait que, sous le régime français, la vie des femmes est faite de dépendance vis-à-vis du noyau familial, d’insécurité et parfois de fatalité. Sous le régime britannique, la condition féminine demeure encore pénible pour les femmes des pêcheurs. Il leur faut tenir maison, élever leurs enfants et aider leurs époux à la préparation du poisson. L’historien Jean-Baptiste Ferland a rapporté des cas où des mères ont été réduites à la dernière nécessité et vivant des restes de la pêche que leur abandonnent les hommes de grève. Certaines femmes connaissent toutefois un meilleur sort, plus particulièrement celles qui viennent des couches supérieures de la société.

Avec le temps, certaines femmes se voient reconnaître un meilleur statut social. Qui plus est, certaines s’impliquent personnellement dans l’entreprise de leurs époux. Élizabeth Robin, qui a marié John Le Boutillier, possède par exemple une solide éducation. Elle a en effet étudié chez les Dames Ursulines de Québec. Elle ne se trouve donc pas dépourvue quand elle se voit confier, dans les années 1830, le soin de faire le tour des comptoirs de la compagnie familiale et de surveiller les opérations en cours. Elle ne constitue pas, cependant, une exception pour une femme de sa condition. Une génération plus tard, Angélique Roy, la femme de Théodore-Jean Lamontagne, se voit confier des responsabilités semblables parce que son mari, entrepreneur en pêche et industriel du bois, doit s’absenter pour finaliser des ententes commerciales avec des clients.

Blanche Lamontagne
Blanche Lamontagne
Crédit : Musée de la Gaspésie
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Dans le cas de ces deux familles, l’instruction constitue une valeur de premier plan et les parents n’hésitent pas à assurer une formation académique adéquate à leurs filles. Leur droit à l’éducation est, à leurs yeux, à l’égal de celui des garçons. Élizabeth Le Boutillier suivra le même chemin que sa mère en allant étudier à Québec tandis que les filles Lamontagne iront chercher une formation dans les meilleurs collèges des Maritimes puis dans les couvents du Québec les mieux cotés, à Rimouski, Québec et Chicoutimi. La première poétesse canadienne française, Blanche Lamontagne, petite fille de Théodore-Jean Lamontagne et fille d’Émile Lamontagne, se voit payer par sa famille ses années d’études dans les plus belles écoles de Montréal.

Aujourd’hui

L’accès aux études supérieures, qui s’est démocratisé depuis la Révolution tranquille, a rendu possible l’éclosion de nombreuses carrières féminines. L’un des plus beaux exemples s’offrant à nous est celui d’Anita Dumaresk-Verreault. Après le décès de son époux Boromée Verreault, celle-ci reprend les rennes du chantier de construction navale qu’il avait mis sur pied, où une quinzaine de bateaux en acier de plus de cent pieds avaient été construits dans la cale sèche. En conséquence, dans les années 1980, une soixantaine d’hommes trouvent encore du travail à son entreprise. Aujourd’hui, alors que ses filles Claudette et Denise, toutes deux universitaires, ont pris la relève, la première dans le dragage et la seconde dans le chantier maritime, elles emploient plus de quatre cents hommes, ce qui a permis de faire connaître l’entreprise familiale dans tout le pays et le monde entier.

Nathalie Normandeau
Nathalie Normandeau
Crédit : N. Normandeau
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D’autres exemples de réussite de ce genre peuvent être présentés. Cora Musseley, originaire de Saint-Charles de Caplan, est laissée sans gagne-pain à la suite d’un veuvage. Elle ouvre alors un restaurant à Montréal en 1987 où elle ne sert que des petits déjeuners. Commercialisant son concept sous forme de franchises à partir de 1996, elle compte aujourd’hui à son actif cinquante-six restaurants tant au Québec, au Nouveau-Brunswick qu’en Ontario.

La femme est ainsi sortie de l’infériorité dans laquelle la plongeaient jadis l’obscurantisme et les misères du quotidien. Nombreuses sont en effet les femmes gaspésiennes qui, depuis les dernières années, ont occupé des activités exigeant un fort esprit d’entrepreneur- ship. D’autres ont aussi œuvré dans divers domaines. Nous n’avons qu’à penser à Mary Travers (La Bolduc), à Suzanne Guité (sculpture), à Claudette Garnier (Les Cuirs fins de la mer), à Énid Le Gros (émaux), à Nathalie Normandeau (député), à Marjolaine Castonguay (Pesca environnement), etc. Vivre au féminin, en Gaspésie, c’est maintenant jouir des mêmes droits et avantages que le sexe masculin, c’est réussir à imprimer sa marque, c’est se hisser parfois au rang des têtes d’affiche du pays.

Mario Mimeault, MA Histoire,
Chercheur autonome,
Gaspé, le 9 novembre 2002

Bibliographie :

CHRÉTIEN, Carmen. « L’histoire de Cora : une réussite gaspésienne ». Le Pharillon, 16 juin 2002, p. 14.

FORGUES, André. « Anita Verreault mène la barque avec ses filles ». Le Soleil, 13 mai 1985.

MIMEAULT, Mario. John Le Boutillier 1797-1872, La grande époque de la Gaspésie. Anse-au-Griffon, Corporation du Manoir Le Boutillier, 1993. 115 p., cartes, ill.

MIMEAULT, Mario. Théodore-Jean Lamontagne 1833-1909. Sainte-Anne-des-Monts, Les Éditions de la S.H.A.M., 2000. 220 p., carte, index, ill.



 

 

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