Bas-Saint-Laurent > Bas-Saint-Laurent (général) [1960 - 2000]

La diversification de la production forestière après 1960

La spécialisation bas-laurentienne dans la production du bois d’œuvre et l’épuisement des forêts régionales représentent au milieu du XX[e] siècle est le plus grand défi auquel la région aura à faire face depuis son ouverture.

Au Canada, c’est la Colombie canadienne qui accueille désormais les grandes usines de sciage. Au Québec, c’est l’Abitibi et le Saguenay—Lac-Saint-Jean qui prennent la relève. Les immenses bassins forestiers du plateau laurentien y permettent le fonctionnement des usines des Perron, Forex, Donohue, des compagnies propriétaires de scieries géantes. Le Bas-Saint-Laurent, qui avait assuré le tiers du sciage québécois au cours de la décennie 1920, voit sa part tomber à moins de 10 % dans les années 1960.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le problème majeur de l’industrie forestière régionale tient au piètre état de la ressource sur presque tout le territoire. La forêt a été exploitée à outrance et la récolte de la matière ligneuse a été de loin supérieure à la capacité de régénération. Dans le comté de Rivière-du-Loup, on en est à la troisième ou quatrième coupe et dans le Témiscouata, la compagnie Fraser doit emporter les billes propres au sciage pour alimenter son usine de Cabano. Vers l’est, les bassins des rivières Rimouski, Mitis et Matane sont près de la rupture de stock. Les bassins des rivières orientées vers la baie des Chaleurs sont aussi mal en point. Dans la vallée de la Matapédia, les industriels et les colons ont rivalisé depuis les années 1880 pour raser une forêt encore vierge. Comme les billes de bonne dimension nécessaires au sciage se font rares, on se reprend sur le bois de pâte qui prend la direction des usines de Dalhousie et Atholville, au Nouveau-Brunswick.

Les élites régionales prennent conscience du profond marasme de l’industrie dans les années 1960 alors que ferment les dernières grandes usines de sciage et que des centaines de milliers de mètres cubes de bois à pâte sont acheminés par flottage, ou par bateau, vers les usines de pâte de bois et les papeteries du Saguenay ou de Trois-Rivières. Un volume encore plus impressionnant de matière ligneuse part vers le Nouveau-Brunswick et vers l’usine de la compagnie Hammermill à Érié, en Pennsylvanie. Sous la pression des communautés locales et des industriels, le gouvernement du Québec décide de prendre en charge la gestion de la forêt publique. Sa nouvelle politique, énoncée en 1972, vise une plus grande transformation régionale. Au Bas-Saint-Laurent, c’est la préséance accordée au sciage qui constitue le tournant majeur. Les industriels du sciage recevront toutes les billes propres à cet usage et pourront disposer des résidus pour approvisionner les usines en aval.

La nouvelle politique gouvernementale d’attribution de contrats d’approvisionnement, d’une durée de cinq, ou même dix ans, va permettre de sauver l’industrie moribonde du sciage. Grâce à ces garanties, aux subventions directes ou à l’intervention de la société d’État Rexfor, les scieries se modernisent ou naissent dans toute la région. Les papetières abandonnent le sciage aux industriels locaux, mais reçoivent sous forme de copeaux, sciures ou planures 60 % de la matière ligneuse résiduelle de la confection du bois d’œuvre. En 1985, les 11 plus grandes scieries emploient 1 400 travailleurs. Parmi les plus importants producteurs de bois d’œuvre, on peut nommer Raoul Guérette, Georges Deschênes, mais surtout la famille Bérubé, fondatrice de Cédrico, qui, après de multiples acquisitions, fournit de l’emploi à un millier de travailleurs d’usine à la fin du XX[e] siècle.

C’est toutefois dans une nouvelle filière de la production forestière qu’une véritable révolution s’est produite au Bas-Saint-Laurent, surtout grâce à l’utilisation des résidus du sciage autrefois jetés ou brûlés. En 1964, la firme F. F. Soucy de Rivière-du-Loup se lance dans la fabrication du papier. Une usine de carton cannelure ouvre à Matane en 1969, une autre à Cabano quelques années plus tard. Une usine de panneaux de particules, construite dans les années 1980, donne de l’emploi direct à 400 travailleurs à Sayabec, en 2003, et l’usine de pâte de bois ouverte à Matane en 1990, maintenant propriété de Tembec, poursuit ses opérations. C’est cette meilleure utilisation de la matière ligneuse qui permet le maintien des emplois dans cette nouvelle branche d’activité, car la capacité forestière régionale ne s’est guère améliorée au fil des ans malgré un programme intensif de reboisement.

À l’orée du XXI[e] siècle, le volume limité de la matière première constitue encore, comme en 1950, le principal problème qui affecte cette industrie. La forte exploitation des boisés privés, amenée par l’ouverture du marché américain, garanti par l’accord de libre-échange, dans les années 1990, fait sentir ses effets. Les forêts publiques ont aussi été surexploitées et le gouvernement provincial s’est vu forcé de réduire le volume des contrats d’approvisionnement. La querelle canado-américaine sur le bois d’œuvre réduit la compétitivité des scieurs locaux. Déjà, des centaines d’ouvriers forestiers et d’employés de scieries ont été mis à pied : pour nombre d’entre eux, l’espoir d’un éventuel rappel au travail risque de s’avérer illusoire. La forêt bas-laurentienne, encore malade, commence à peine sa convalescence.

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société
25 septembre 2003

SOURCE :

FORTIN, Jean-Charles, Antonio LECHASSEUR et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993, 864 p.


 

 

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