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Gaspésie > Gaspésie (général) [1534 - 1800]
Les pêcheurs français en Nouvelle-France
Les pêcheurs français ont précédé Jacques Cartier sur le continent nord-américain. Leur présence est tangible.
Partis à la recherche de nouveaux stocks de morues, les pêcheurs français ont été les premiers à gagner le continent nord-américain. Quand Jacques Cartier passe à son tour dans le golfe Saint-Laurent en 1534, leur présence est tangible. Au siècle suivant, ils exploitent le milieu dans l’esprit mercantiliste de l’époque, puis accentuent leurs efforts au XVIIIe siècle. Qui sont ces gens et quels sont les profits qu’ils ont retirés de leurs activités ?
Au temps de Jacques Cartier
| | Un navire de Brest avait devancé Cartier en 1534 Crédit : Archives nationales du Canada Gaspésie (général) [] | Lorsqu’il traverse le détroit de Belle-Isle en juin 1534, Jacques Cartier laisse parler le pêcheur qu’il est en identifiant les lieux qui retiennent son attention en fonction de ses intérêts. Il mentionne ainsi les havres dans lesquels les morutiers s’abritent habituellement : la baie des Châteaux, la Baleine, les Buttes. « Aux Islettes, qui est meilleur que Blanc Sablon, écrit-il également, il se fait grand pêcherie». Cette allusion révèle alors que des pêcheurs sont installés aux Islettes, mais également que la pêche s’effectue à Blanc Sablon, même si c’est avec moins de succès. En quittant ensuite le havre Saint-Jacques, Cartier aperçoit un navire de La Rochelle, qui cherche à se diriger vers le Brest pour y pêcher. En juillet, passant par Percé, il croise également des pêcheurs basques. Aux derniers jours de son expédition, en revenant au détroit de Belle-Isle, il fraternise avec l’équipage du capitaine Thiennot, qui revient tout juste de la Grand Baye (golfe Saint-Laurent) avec une pleine cargaison de morue.
Ceux qui viennent et repartent
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de noter la présence de pêcheurs européens en Gaspésie dans les générations suivantes. Quand Monseigneur de Laval traverse en Nouvelle-France en 1659 et vient prendre possession de son diocèse, il s’arrête à Percé. Il y rencontre, ainsi que dans les anses des environs, quantité de pêcheurs normands, dont le nombre de jeunes enfants en âge d’être confirmés et qui n’ont alors jamais reçu les dons du Saint-Esprit est si important qu’il décide de leur donner le sacrement. Le prélat confirme ainsi quatre-vingt-cinq garçons originaires des évêchés de Lisieux et de Rouen, en Normandie. Le nombre de ces jeunes travailleurs témoigne de la présence en cette année 1659, dans les environs de Percé, de huit à dix morutiers en rade et de quelque 400 pêcheurs originaires de cette province.
Le Récollet Chrétien Le Clerc affirme par ailleurs que le nombre de personnes affectées à la capture de la morue peut atteindre certaines années jusqu’à 600 pêcheurs. Le seigneur des lieux, Nicolas Denys, qui a vu jusqu’à onze navires en rade à Percé, écrit pour sa part :
Entre tous ceux qui d’ordinaire font cette sorte de pêche, les Basques sont les plus habiles, ceux de La Rochelle ont le premier rang après eux, & les insulaires qui sont aux environs, ensuite les Bordelais, & puis les Bretons : Des tous ces endroits-là il y peut aller, cent, six-vingt (120), & cent-cinquante vaisseaux tous les ans, s’il n’y a point d’empêchement par la nécessité des matelots qui sont retenus par les vaisseaux du Roi.
Il semble qu’une dizaine d’années plus tard, l’extrémité de la péninsule gaspésienne soit devenue le territoire privilégié, bien que non exclusif, des pêcheurs basques. La majorité des dix navires de pêche que l’intendant Des Meulles dit avoir trouvés à l’ancre lorsqu’il passe à Percé en 1686 viennent de Bayonne et c’est sans compter ceux qui sont à l’œuvre dans la baie de Gaspé.
| | Établissement de pêche 1859 Établissement de pêche 1859. Les postes de pêche sont toujours pareils deux siècles plus tard. Publié dans Fishing and cod drying installations in a bay, Newfoundland 1857-1859. Crédit : Photo Paul-Émile Miot. Archives nationales du Canada Gaspésie (général) [] | Au XVIIIe siècle, sans que les Basques soient écartés, les pêcheurs de Bretagne et de Normandie prennent de plus en plus de place sur la côte gaspésienne. Le seigneur de Paspébiac et navigateur Louis Gosselin rapporte, à la suite d’un voyage d’observation fait au cours de l’été 1724, que les marchands de Saint-Malo et de Bayonne ont l’habitude d’envoyer, dans la seule baie de Gaspé, trente navires pour y pêcher la morue.
Les rôles des armements du port de Granville, en Normandie, sont particulièrement riches d’informations quant au courant naval qui se développe avec la Gaspésie dans la première moitié du siècle. Le nombre de départs varie annuellement entre 2 et 14 navires, avec des équipages de 40 à 45, sans compter les bateaux qui se rendent au Labrador. Entre 1720 et 1729, 49 bateaux prennent la mer en direction de la péninsule gaspésienne. Au cours des deux décennies suivantes, ce sont respectivement 60 et 62 bateaux qui prennent le large au printemps pour la même destination. Dans les années 1750 à 1755, malgré les bruits de guerre qui circulent, près d’une soixantaine de morutiers de Granville gagnent les bancs de pêche qui jouxtent la Gaspésie. Le nombre de Granvillais qui traversent ainsi l’Atlantique est assez surprenant. Ils totalisent 380 hommes pour la seule année 1725 et 667 hommes en 1755. Ce chiffre atteint même un sommet de 723 pêcheurs en 1749. Ce port envoie à lui seul, de 1722 à 1755, le chiffre impressionnant de 10 395 pêcheurs en Gaspésie.
L’unité de production : la chaloupe
| | Poste de pêche sédentaire sur les côtes des terres neuves, ca 1698 Crédit : Archives nationales du Canada Gaspésie (général) [] | La chaloupe représente pour les pêches ce qu’il peut être convenu d’appeler l’unité de production. Chaque maître d’équipage apporte les siennes en pièces détachées et les fait assembler par ses hommes dès l’arrivée en Gaspésie. En moyenne, les navires de Granville apportent de la sorte de huit à dix chaloupes par bateau. Durant l’automne, les capitaines les abandonnent sur le site de pêche, afin de laisser le plus d’espace possible à leur cargaison de morue. Ils prennent alors entente avec un Canadien pour les garder. S’ils n’y parviennent pas, ils sont obligés de payer un membre de l’équipage qui passe l’hiver en Gaspésie pour surveiller l’équipement; malgré les amendes en effet imposées par une ordonnance émise en 1681, il n’est pas toujours assuré que leurs biens soient respectés.
Un tel nombre de pêcheurs représente, bien sûr, une pression énorme sur les stocks de morue. En s’en tenant uniquement aux équipages de Granville, mieux documentés, il est possible d’en avoir une juste idée. Monter une chaloupe de pêche demande cinq hommes dont trois qui travaillent en mer et deux sur la grave. Avec 10 395 pêcheurs, c’est donc 2 079 chaloupes granvillaises qui ont pêché en Gaspésie entre 1722 et 1755. Un pêcheur capturant en moyenne quarante quintaux de morue en moyenne, cela signifie une production de 120 quintaux (55 kilos ou 112 livres) par chaloupe. Au total, pour le seul port de mer granvillais, la production de morue séchée et salée se situe à 249 480 quintaux. En chiffres plus contemporains, les gens de Granville ont transformé 27 941 760 livres, ou 12 700 800 kilogrammes de morue. En attribuant à cette production un prix moyen de trente Livres le quintal pour les années 1700 à 1760, la pêche de la morue rapporte à ces promoteurs granvillais, à partir de la Gaspésie seule, la somme de 7 484 400 Livres. À n’en pas douter, la pêche est pour eux une industrie payante.
Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant,
Gaspé, le 15 juillet 2002
Bibliographie :
Archives publiques du Canada
- Des Meulles, Jacques. « Mémoire dur l’isle Percée… », MG1, C 11 D, vol. 2 des
transcriptions, pp. 97-109.
- Gosselin, Louis. « Mémoire du voyage que j’ai fait avec Monsieur L’Hermite…, 2
novembre 1724. » MG1, série F3, vol. 2, partie 2 (transcription), pp. 464-469.
BRIÈRE, Jean-François. La pêche française en Amérique du Nord au XVIIIe siècle. Montréal, Fides, 1990. 270 p. (Collection Fleur de Lys).
DENYS, Nicolas. Description géographique et historique des Costes de l'Amérique septentrionale, Clarence-J. d'Entremont, Nicolas Denys, sa vie et son oeuvre, Yarmouth, Imprimerie Lescarbot, 1982. 623 p., cartes, ill.
LACHANCE, René. Les rôles d’armement de Granville. Québec, Archives nationales du Québec, 1980. 74 p.
LEE, David. «Les Français en Gaspésie de 1534 à 1760». Lieux historiques Canadiens, Cahiers d’archéologie et d’histoire no 3, pp. 26-69.
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