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Denis Riverin et la compagnie du Mont-Louis

Un projet de colonisation pratiquement unique en Amérique du Nord est celui de Denis Riverin. Il fonde une colonie de peuplement sur l’exploitation de la morue.

L'une des politiques du roi de France, sous le régime français, est d'exploiter sa colonie d’Amérique du Nord tout en essayant d'y implanter des colons. L'ensemble des projets envisagés par ses fonctionnaires repose essentiellement sur des assises agricoles. Une des rares entreprises à chercher des appuis ailleurs que sur ce potentiel concerne le Mont Louis. Elle est le fait d’un marchand et haut fonctionnaire, Denis Riverin, qui pense développer une colonie de peuplement basée sur l'exploitation de la morue.

L’homme

Denis Riverin naît en 1650 à Tours, en France, et traverse en Nouvelle-France en 1675 à titre de secrétaire de l’intendant Jacques Duchesneau. Jeune homme très ambition de 25 ans, il est déjà le représentant des intérêts d’un investisseur important dans la Compagnie de la Ferme du Roi, située dans la colonie, Jean Oudiette. Riverin devient membre titulaire du Conseil souverain en 1694 et accède de plein droit à cet office quatre ans plus tard. Pendant ces années, il se livre à la traite des fourrures pour son propre compte. Il prend ainsi de gros risques, d’autant que le marché de la pelleterie a tendance, à cette époque, à se saturer.

Ses débuts dans les pêches

Le naufrage des Riverin
Le naufrage des Riverin
Ex-voto des Riverin qui ont échappé à un naufrage.
Crédit : Basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré
Gaspésie (général) []
En 1685, Denis Riverin décide de diversifier ses intérêts, probablement aussi d’investir dans un champ plus prometteur. Il présente alors au roi un mémoire dans lequel il propose de construire, à ses frais, un établissement de pêche de la morue. Il fait valoir le développement des pêcheries canadiennes comme le moyen par excellence de détourner la jeunesse de la traite des fourrures. Il souligne également le rôle que ces entreprises peuvent jouer en tant qu’école de formation pour les matelots et navigateurs dont la France a besoin. Son approche lui vaut l’appui du roi et il peut déjà engager des pêcheurs. Malheureusement des pertes en hommes et en matériel en cours de traversée depuis la France ruine ses premiers efforts.

Persévérant, Denis Riverin crée en 1687 la Compagnie des pêches sédentaires du Canada. Il planifie toujours l'intégration de jeunes Canadiens à son entreprise, répondant en cela aux souhaits du roi. Le gouvernement colonial lui accorde l’année suivante les seigneuries de Sainte-Anne-des-Monts et de Cap-Chat, qui servent de base à ses opérations. Il loue aussi temporairement celle de Matane, et fait, dès 1689, l’acquisition celle de La Madeleine, beaucoup plus près des sites de pêche. Il peut de la sorte engager sept chaloupes dans la capture de la morue, employant alors une vingtaine d’hommes. Riverin demande et obtient dans ce projet plusieurs faveurs. Des harponneurs basques sont ainsi envoyés pour enseigner à ses hommes les rudiments du métier, et le sel dont l’entrepreneur canadien a besoin pour la préparation de sa morue est chargé sans frais sur des navires.

Malgré l’aide de son souverain, les nouveaux efforts de Denis Riverin échouent. Son travail s’inscrit en effet dans un climat de tension peu propice au développement des pêches. La fin des années 1680 est ainsi l’occasion d’une guerre entre la Nouvelle-France et sa voisine du sud, la Nouvelle-Angleterre. L’année 1690 est, notamment, celle où l’amiral Phipps remonte le fleuve Saint-Laurent en direction de Québec et prend soin de protéger ses arrières gardes en éliminant les établissements de pêche érigés le long du Saint-Laurent. Il oublie celui du Mont-Louis, mais les habitants de Percé qui s’y réfugient constituent un poids qui alourdit le financement du poste et en menace la viabilité, d’autant que Riverin ne recevra aucun dédommagement pour l’aide apportée aux gens de Denys de la Ronde.

La relance de 1696

En 1696, Denis Riverin, qui persévère, veut relancer son projet sur des bases plus solides. Il s’associe avec plusieurs investisseurs canadiens dont François Hazeur qui cherche lui aussi à diversifier ses intérêts. Délaissant l’industrie du bois, ce dernier étudie attentivement le domaine de la pêche et se fait céder, en partenariat avec Riverin, la seigneurie du Grand-Étang, voisine de celle de La Madeleine. Riverin présente alors une requête au gouvernement dans laquelle il expose son dernier projet : il souhaite implanter quatre centres de production de la morue, dont trois en Gaspésie : au Mont-Louis, où il se trouve depuis 1688; au Grand-Étang, sa nouvelle propriété; à Gaspé, où il aimerait établir le quartier général de ses opérations et en faire le lieu d’un transit commercial avec la France et les colonies.

Gaspé ne lui est pas concédé, mais Riverin redonne un élan à son entreprise en engageant une vingtaine d’embarcations au Mont-Louis. Le maintien de ses opérations lui permet d’intéresser des partenaires parisiens, Nicolas Bourlet et Étienne Magueux, et de leur offrir un partenariat dans l’exploitation des pêches canadiennes. Riverin vient d’ailleurs d’acquérir directement du roi les titres de la seigneurie du Mont-Louis, où il peut installer du personnel à demeure. Il fonde, avec les deux hommes d’affaires de la métropole, la Compagnie du Mont-Louis, ce qui leur permet d’investir ensemble dans la construction de bateaux de pêche et la mise en place d’infrastructures telles des entrepôts et des logements. Deux ans plus tard, tout est prêt pour lancer les opérations. Alors qu’il ne reste plus qu’à trouver le personnel, Denis Riverin se tourne vers des Canadiens et parvient à intéresser des personnes de Saint Michel de Bellechasse et de Montmagny, qu’il amène tôt au printemps 1699 sur son navire La Colombe.

Le groupe comprend une centaine de personnes, formant 26 familles. La solidarité interpersonnelle et les possibilités de régénération de la communauté par le biais des naissances créent une dynamique tout à fait différente des expériences précédentes. Treize familles s’installent entre autres sur le banc de la rivière Mont-Louis, et s’adonnent alors en priorité à la pêche, tout en pratiquant une agriculture de subsistance. Les autres familles reçoivent des concessions de terre à l’intérieur de la vallée du Mont-Louis et procurent au poste de pêche une autosuffisance alimentaire, ce qui constitue également une nouveauté.

Denis Riverin mise sur la polyvalence de sa main d'œuvre pour développer sa petite colonie. Il a trouvé des engagés capables d'exercer plusieurs métiers. Tous possèdent une expérience dans la pêche ou dans la transformation de la morue comme maîtres de chaloupe, saleurs, trancheurs ou simples pêcheurs, mais tous exercent également un second métier, qu’ils soient charpentiers, maçons, calfats ou tailleurs de pierre. Ainsi, le poste que Riverin veut établir pourra vivre en autarcie. L'année 1699 permet à ses engagés d'ériger des quais pour le débarquement du poisson, d'installer un aqueduc qui descend de la montagne et de construire des vigneaux pour le séchage du poisson. Une autre partie de la main d'œuvre défriche le terrain et ensemence quelques arpents de terre. Au cours de l'automne, Riverin peut déjà envoyer quelques poches de blé au roi pour attester du potentiel de son entreprise.

Malheureusement, ses associés ne voient pas la vocation de l’établissement du Mont-Louis du même œil. L’important réside pour ces derniers dans la fourrure, non dans la colonisation du territoire ou les entreprises de pêche. Riverin n'ayant que peu œuvré pour défendre leurs intérêts, ils envoient, au cours du printemps suivant, un délégué chargé de ramener les employés à Québec, de gré ou de force. Mésentente et fin abrupte marquent ce projet de colonisation presque unique en Nouvelle France.

Mario Mimeault, MA Histoire
Chercheur indépendant,
Gaspé, le 27 juillet 2002.

Bibliographie :

DESJARDINS, Marc, Yves FRENETTE, Jules BÉLANGER. Histoire de la Gaspésie. Montréal, Boréal Express / I.Q.R.C., 1999. 797 p., ill.

LEE, David. « Les Français en Gaspésie de 1534 à 1760. » Lieux historiques Canadiens, Cahiers d’archéologie et d’histoire no 3, p. 26-69.

MIMEAULT, Mario. « Denis Riverin et la Compagnie des pêches sédentaires du Canada – Les difficultés d’implantation d’une industrie canadienne de la pêche sédentaire en Nouvelle-France ». Manuscrit, octobre 1981. 44 p.

NISH, Cameron. « Denis Riverin». Dictionnaire biographique du Canada, vol. II, p. 600-602.


 

 

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